Bang Hai Ja : Chant de lumière

Propos recueillis
par Valère BERTRAND

Bang Hai Ja : Chant de lumière

Du 2 au 23 septembre, le Centre Culturel Coréen accueille un ensemble d’œuvres récentes (2007-2015) du peintre Bang Hai Ja.

Née en 1937, à la campagne, dans une famille d’instituteurs et de lettrés, Bang Hai Ja est nourrie dès l’enfance par la nature aux alentours de Séoul. Le ciel, les étoiles, les nuages, les arbres, les fleurs, le chant des oiseaux sont à la base de sa recherche. Lors de ses études secondaires, encouragée par son professeur, elle découvre la peinture et choisit d’entrer à la Faculté des Beaux-Arts de l’Université de Séoul. En 1961, diplôme en poche, elle prend la direction de Paris où elle est vite remarquée par Pierre Courthion, le célèbre critique d’art, qui l’aide à trouver ses marques dans le dédale parisien. Mais fait étrange, alors que la plupart des peintres venus de Corée ne se sont souvent contentés que de digérer, plus ou moins bien, les découvertes de l’École de Paris, Bang Hai Ja n’a jamais cessé de poursuivre sa propre voie. Uniquement préoccupée par la lumière.

Lors de l’un de ses récents déplacements entre Paris et son atelier dans l’Ardèche, toujours enthousiaste quand il s’agit de parler création, elle a bien voulu répondre à nos questions .

Bang Hai Ja dans son atelier. Photo : Sylva Villerot

Culture Coréenne : Qu’elle soit issue des confins de l’univers ou de la danse des molécules, d’une étoile éteinte ou de l’explosion d’une super nova, d’un courant d’air, d’un vol de lucioles, du chatoiement d’une pierre ou d’une étoffe, d’un geste, d’une parole, d’un sourire, la lumière depuis toujours est le principal sujet de votre peinture. Non pas pour la peindre ou la décrire, plus ou moins bien, mais comme une manière de se rapprocher du grand mystère de la vie.

Bang Hai Ja : Dès mon plus jeune âge, j’ai eu le bonheur de baigner dans une ambiance artistique. Comme ma santé est fragile, je me suis souvent retrouvée, non pas à méditer, mais plutôt à réfléchir, tranquillement de mon côté, pour observer, regarder... dans le silence. Des moments de calme et d’attention où la lumière a toujours été présente.

Un matin, par exemple, lors d’une promenade au bord d’un ruisseau, l’eau était particulièrement transparente, une lumière scintillante courait à la surface. Dans la profondeur, on pouvait observer des cailloux et de la végétation, également transparente. Vivement impressionnée par ce spectacle, je me suis alors demandé s’il était possible de peindre une telle lumière avec un tel scintillement ? Une question, comme une autre, d’une petite fille de sept ou huit ans, pas vraiment douée pour la peinture, mais qui s’intéresse davantage à la poésie et à l’écriture. Néanmoins cette image m’est restée longtemps chevillée au cœur. Et puis, comme il arrive souvent, j’ai dû l’oublier.

Jusqu’au jour où, soixante années après, dans l’atelier, alors que je travaillais à une série, autour de la relation matière/lumière, m’est venu un tableau. Peu différent des autres, mais où, tout de suite, j’ai reconnu cette même lumière au bord du ruisseau et ce scintillement, traversés par les mêmes couleurs de végétation et de plantes. C’était magnifique !

Un ami m’a confié un jour que nous n’étions au fond que de la poussière d’étoiles. Cette idée m’a beaucoup inspirée, et comme je reste persuadée que nous venons de la lumière et que nous retournons à la lumière, je sais, pour l’avoir vécu, que, dans le silence et le recueillement, existe une sorte de présence apaisante qui rayonne en nous.

Dans votre manière de procéder, très proche de la pratique de la méditation, c’est donc dans le silence et le recueillement, selon vos propres mots, que l’on a les meilleures chances de rencontrer cette fameuse lumière que nous cherchons tous.

Au fond de nous, se tient — il me semble — une source de lumière, qu’on ne sent pas toujours, et qui ne demande qu’à surgir. Bien évidemment, ce n’est pas uniquement par le seul regard qu’on peut la ressentir, c’est aussi dans le travail régulier avec la matière. En particulier dans les moments de recueillement et de calme, où l’on parvient à devenir Un avec elle. C’est alors qu’elle apparaît et qu’on peut la transmettre. Voilà ce qui me passionne ! Au fond, chaque fois que je pose une touche de peinture, c’est une touche de lumière. Comme si je semais une graine. Une graine de lumière qui, pour ceux qui sont sensibles à mes tableaux, n’est rien d’autre que ce que l’on nomme habituellement l’amour, la joie, la paix, et le sourire du cœur.

La grande qualité de cette lumière, transmise par vos tableaux, c’est son extrême douceur. À la fois indifférente et d’une grande connivence. Comme si elle avait toujours été là. Immuable, à nous attendre.

C’est quelque chose de merveilleux. Ce moment si particulier où l’ego disparaît. Quand s’oublie le moi, et quand la lumière intérieure ne fait plus qu’un avec la matière. J’adore cet état.

À tel point que lorsque je suis à l’extérieur, je suis vite fatiguée. Mais je sais aussi que si je parviens à trouver ne serait-ce qu’une dizaine de minutes pour manipuler les couleurs, je vais retrouver des forces. Car c’est-là, où je prends l’énergie, celle de ce qui est pour moi la vraie vie.

Regardez les enfants, quand ils se jettent sur une feuille pour peindre ou dessiner. Ils sont vraiment Un avec, dans une grande intensité.

De toute évidence, nous sommes venus au monde avec ces couleurs, que nous avons dû gommer, pour survivre en société. Sans oublier le mouvement incessant de la pensée, et cette impression de trop plein qui fait qu’on ne peut que très rarement se concentrer. Voilà pourquoi, il nous faut apprendre à faire le vide.

D’un point de vue pratique : comment faites-vous dans l’atelier, qu’elle est votre manière de procéder ?

Pour être précise, disons que la lumière ce n’est pas moi qui ai voulu la transmettre, c’est elle qui s’est imposée, d’elle-même. Et de fait, je n’ai jamais eu la moindre volonté de la peindre. Même s’il est évident qu’une fois que l’on a goûté à une telle joie, il est normal de souhaiter retrouver le plus souvent ce scintillement du cœur, quand la matière se fait lumière.

Donc, pour répondre à votre question, disons que je ne me dis jamais à l’avance, je vais faire ceci ou cela, essayer de marier telle couleur à telle autre, afin d’obtenir tel effet que je souhaite reproduire ou mener plus loin. Non. La seule chose que je m’impose c’est de me rendre la plus libre possible. Simplement à l’écoute de ce qui ne demande qu’à surgir. À tel point que j’ai souvent l’impression que ce n’est pas moi, mais une autre main qui travaille. Ouverte à tout ce qui se passe autour de moi. Voilà. Ma seule préoccupation, c’est d’apprendre à faire le vide.

Mais un vide qui n’est pas du rien. Au contraire, il est rempli d’une totale réceptivité. Ouvert, loin de l’ego, à tout ce qui ne demande qu’à surgir. Car c’est seulement lorsqu’on est complètement vide, sans la moindre intention et sans la moindre volonté, qu’on peut commencer à recevoir.

Un mot, pour finir, sur l’une de vos récentes trouvailles, les Portées de la lumière, dont on a pu apprécier les premières tentatives lors de l’exposition du Château de Vogüé en 2012. Des peintures de petite taille, où l’on a l’impression de regarder le ciel, dans la pénombre, à travers une vitre encastrée dans une de ces petites portes, qui donnent de votre atelier directement sur la campagne environnante. Le propos bien évidemment n’est pas de se contenter de peindre ce spectacle, plus ou moins beau, mais de nous mettre face à cette vérité qui veut que c’est trop souvent sur le tard, quand l’énergie se réduit et que l’on commence à se poser, qu’il nous arrive de comprendre que la lumière n’est pas plus belle ailleurs. Qu’elle est toujours-là, ici et maintenant, peu importe l’endroit. Et que, pour qui sait se montrer patient, il arrive que notre cerveau, un peu comme une fusée à trois étages, réussisse à vibrer en accord avec ce qui fait la beauté du monde. Un moment de confiance, assez rare, mais d’une joie extrême, où l’on comprend soudain vers quoi il nous faut tendre.

Au fil des années, j’ai commis deux livres. Le troisième est en attente. Dans le premier, je me suis attachée à l’Écoute de ce qui se passe. Le chant strident d’un oiseau, qui subitement nous distrait de notre solitude. Un beau mot, une belle parole, le sourire d’une fleur, qui nous inspire. Autant d’éléments accumulés pendant longtemps. Et puis, dans le second, je me suis intéressée au Silence. Celui de la lumière et du cœur. Quand, après toute cette richesse amassée, on peut commencer à s’oublier, pour devenir Un avec. Ce que le bouddhisme appelle entrer dans le Silence. Quant au troisième, pour lequel j’ai déjà recueilli pas mal d’éléments, l’idée, c’est qu’après tout ce parcours d’éveil, de méditation et de réceptivité, la lumière surgit tout naturellement d’elle-même. Quand on devient Lumière du cœur ou Cœur de lumière.

Mais le plus étonnant, et c’est le propos de ce prochain livre, c’est quand la lumière commence à résonner autour de nous, à se propager à tout ce qui nous entoure, et que nous sommes. Et là, l’expérience est encore plus bouleversante ! Disons même, que c’est la seule raison pour laquelle nous sommes sur cette terre. Outre l’obligation qui nous est faite de nous reproduire, notre seul but c’est justement d’atteindre cet état. Celui de l’amour, de la paix, de la vie. Nous avons tous un rôle à jouer. Pas nécessairement comme artiste, mais comme le lieu d’un trésor qui contient soit une fleur, un geste, un sourire, ou une parole, à transmettre aux autres. Ces petits moments rares que nous offre la vie et dont on doit se réjouir.

Depuis maintenant cinquante-quatre ans, depuis mon premier tableau, j’ai toujours eu la chance de pouvoir travailler.

Bien évidemment, nous sommes souvent tristes, il nous arrive de souffrir. Mais quand on a goûté ne serait-ce qu’une fois à cette étincelle de lumière, à cette joie de vivre, c’est cela qui nous tient en vie, jusqu’à la vie éternelle.


BANG HAI JA - CHANT DE LUMIÈRE (Œuvres 2007-2015)

Après les précédentes de 1997 et 2007, aux Éditions du Cercle d’Art, Bang Hai Ja – Chant de lumière représente la troisième grande monographie consacrée à l’œuvre de ce peintre, d’origine coréenne, qui, depuis 1961, a fait le choix de résider en France. Essentiellement dédié à la période récente, de 2007 à 2015, ce troisième volume permet de mesurer la grande diversité de cette artiste que l’on peut sans mal qualifier de peintre-philosophe. Puisqu’à chaque époque, elle ne cesse de nous surprendre, toujours à l’affût des moindres variations de la lumière. Seul moyen, selon elle, de confirmer, à ceux qui y sont sensibles, qu’il n’est pas inutile, comme elle nous le montre dans chacun de ses tableaux, de chercher à donner un sens à nos vies.

Sous la direction de Hun Bang, par Charles Juliet, Gilbert Lascault, David Elbaz, Yun Nanjie, Pierre Courthion, etc., éd. YoulHwaDang Publishers, 208 pp., 141 ill. couleur, français, coréen, anglais, 49,00 €.



Cet article est extrait du numéro 90 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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