13e Festival de l’Imaginaire - Yong-bu Ha à l’Opéra Bastille

Par Arwad ESBER
Directrice de la Maison des Cultures du Monde

13e Festival de l’Imaginaire - Yong-bu Ha à l’Opéra Bastille

Ancré dans la terre, Yong-bu Ha s’élance et prend son envol tel un oiseau, avec une imposante envergure qui enveloppe tout l’espace, enveloppe le spectateur. Il respire et exprime avec raffinement et un mouvement quasi imperceptible une sérénité jamais dénuée d’une certaine inquiétude -celle de l’artiste qui cherche-, et la puissance de la maîtrise.

Trésor National Vivant, Yong-bu Ha est un grand danseur coréen contemporain. Il faut l’avoir vu danser pour saisir ce que l’on peut décrire comme la « grâce virile », une élégance masculine ancrée dans la terre, aérienne, subtile. Reconnu comme le meilleur interprète du Miryang Baekjung Noli, un des éléments du patrimoine culturel immatériel de la Corée, Yong-bu Ha a contribué à populariser cet épisode essentiel de la journée dédiée à Bouddha dans la région de Miryang (Sud de la Corée) où il est né. Il n’a que quatre ans quand son grand-père, Bo-kyung Ha, qui fut lui aussi Trésor National commence à le former et à lui trans- mettre son art. Ce ne fut pas toujours facile, et l’on imagine bien l’exigence d’un maître qui transmet son art à son petit-fils. On peut aussi comprendre le désir, mais aussi le besoin, de rébellion du petit-fils qui veut trouver sa propre voie, mais à la disparition de son grand-père, l’importance de transmettre l’héritage reçu, cet art dont il est le dépositaire, lui apparaît comme une évidence, transmission qui ne l’empêche nullement, et le public français a pu le constater, d’exprimer aussi une sensibilité plus personnelle, plus intime, plus privée.

Transmission. En Corée, cette notion est d’une haute importance : chaque aspect de l’héritage culturel, chaque danse, chaque musique, chaque rituel sont à juste titre considérés comme des composantes essentielles d’un ensemble plus vaste qui constitue la civilisation. Ces éléments de la culture coréenne sont d’autant plus respectés qu’ils ont traversé les vicissitudes d’une histoire souvent douloureuse. Les danses coréennes et les musiques qui les accompagnaient faisaient généralement partie de rituels chamaniques, de cérémonies ou de célébrations dédiées aux divinités. Au fil du temps, les parties dansées de ces rituels se sont développées de manière indépendante pour devenir un genre en soi, le corps et le mouvement donnant la parole à une sensibilité esthétique et à une conception particulière de la relation au monde.


Photo : LEE joung-gun

Photo : MCM - M.N.ROBERT

Lors des représentations données à l’Amphithéâtre de l’Opéra Bastille les 30 et 31 mars 2009, dans le cadre du Festival de l’Imaginaire, Yong-bu Ha était accompagné par l’excellent Ensemble Baramgot, dirigé par un grand musicien, Won Il. Cet ensemble est incontestablement un des plus remarquables en Corée aujourd’hui. Les danses interprétées ont permis d’appréhender l’élégance masculine coréenne et d’aller plus loin, plus profondément, pour arriver non seulement à la sensibilité même de Yong-bu Ha, mais à son désir d’être, ou plutôt à son « être en transcendance », s’il est permis de l’exprimer de la sorte. Ainsi de Yangban Chum, considérée par les Coréens comme le parangon de leur tradition chorégraphique, danse des hommes nobles empreinte d’élégance, expression d’une joie retenue que Yong-bu Ha a revisitée en y intégrant des mouvements des danses masquées Deot-baegi Chum de Miryang, sa province d’origine. C’est irradiant de bonheur, et surtout d’espièglerie, que Yong-bu Ha a interprété Beombu Chum, une danse de la classe roturière de Miryang. Cette pièce informelle au rythme puissant et enlevé était dansée en plein air. Elle reflète la nature gaie et joyeuse des gens de Miryang. Le rythme plus lent et plus solennel de Miryang Buk Chum, prière pour les cinq éléments, pour le bien-être des paysans, leurs récoltes, la multiplication du bétail, prend toute sa splendeur au moment du Jeongjungdong ou « mouvement du silence » qui se caractérise par un précis mouvement d’ouverture et de fermeture commandé, si l’on peut dire, par la respiration. Cette danse fait partie d’un ensemble de danses Miryang Baekjung Noli, Elément Important du Patrimoine Culturel Coréen n°68 et pour la maîtrise duquel Yong-bu Ha est Trésor National Vivant. Mais au-delà de cette maîtrise du patrimoine, Yong-bu Ha a su aussi créer son propre langage en puisant dans l’essence de la danse traditionnelle coréenne. Il illustre à la perfection ce qu’est ou doit, idéalement, être la tradition : des racines dont on se nourrit pour exprimer, aujourd’hui, de manière très personnelle, sa sensibilité, son essence et son être. Yong-bu Ha crée son identité en créant sa danse.

Sa propre gestuelle, toute dans un dialogue avec la terre, dans un mouvement libre et tendu à la fois, revient à l’essence de ce mouvement d’une élégance extrême, quasi emblématique de la danse coréenne. Une sorte de respiration sublimée comme si le danseur voulait prendre son envol. Yeong-Mu, qui est un « précipité » des danses traditionnelles n’est pas à proprement parler une chorégraphie, mais un abandon du corps à la musique. La respiration ici « est » la danse, est danse : par la respiration, le danseur puise son énergie dans la terre et devient lui-même comme cette terre, partie d’elle.

À l’issue d’une représentation à l’Opéra dédiée à un jeune public, une élève d’une dizaine d’années environ demande à Yong-bu Ha si « la lenteur est vraiment nécessaire ». Ce à quoi le danseur répond que son souhait le plus intime est de parvenir un jour à une danse immobile, sans mouvements. Autrement dit atteindre à l’essentiel, effacer le superflu. Ou, quand la danse de Yong-bu Ha devient quête mystique.



Cet article est extrait du numéro 78 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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