Trois Royaumes : arts, religions et transmissions culturelles

Okyang Chae-Duporge (최옥경)
maître de conférences, université Bordeaux Montaigne

Trois Royaumes : arts, religions et transmissions culturelles

(fig. 1) Peinture murale dans « La grande tombe de Gangseo », Goguryeo, VIIe siècle, Corée du Nord.

L’époque des Trois Royaumes correspond, avec le Grand Silla, à la période de l’antiquité dans l’histoire de la péninsule coréenne. Cette période, qui s’étend, selon le Samguk yusa (Histoire et légendes des Trois Royaumes), entre le Ier siècle av. J.-C. et le VIIe siècle ap. J.-C., comprend le Goguryeo (37 av. J.-C. - 668 ap. J.-C.) qui occupait la partie nord de la péninsule jusqu’à la Mandchourie, le Baekje (18 av. J.-C. - 660 ap. J.-C.) du sud-ouest et le Silla (57 av. J.-C. - 676 ap. J.-C.) du sud-est de la péninsule coréenne. Entre ces deux derniers s’est également développé le Gaya, fédération de royaumes indépendants, qui a fini par être absorbé par Silla en 562 sans parvenir à créer un État centralisé. La chute de la dynastie chinoise des Han postérieurs au début du IIIe siècle accéléra le développement des Trois Royaumes. Ces royaumes sont en lutte permanente pour la domination de la péninsule et se développent dans leur interrelation politique et culturelle. C’est le Goguryeo qui s’empare en 313 de la commanderie de Lelang, mettant fin à la présence chinoise dans la péninsule coréenne.

Les zones historiques de Gyeongju (Silla), les aires historiques du Baekje et l’ensemble des tombes du Goguryeo, tous devenus Patrimoine mondial de l’Unesco, correspondent aux anciennes capitales (et leurs environs) de ces trois royaumes. Ces sites sont un témoignage important de leur culture aujourd’hui disparue, fournissant non seulement des informations sur le cadre de vie, mais aussi sur leurs croyances, essentiellement le taoïsme, le chamanisme et le bouddhisme, autant de révélateurs de leur vision du monde. Plus que tout, l’introduction du bouddhisme a joué un rôle décisif dans le développement de ces royaumes en un État centralisé, sans compter que cette religion reste l’une des plus importantes en Corée aujourd’hui et fait partie du fondement de la culture coréenne.

La situation géographique de la péninsule coréenne prise en tenaille entre la Chine et le Japon lui a fait subir de nombreuses invasions tout au long de l’histoire, mais cette localisation lui a également permis de bénéficier de l’épanouissement culturel de la Chine. Les Coréens adaptèrent peu à peu la culture de leurs voisins à leur propre contexte local avant de la transmettre du continent à l’archipel nippon. Par exemple, la transmission du bouddhisme au Japon en 538 par le Baekje, qui lui-même l’avait reçu de la dynastie chinoise des Jin de l’Est (Dongjin) par le moine indien Marananda en 384, deviendra un facteur décisif du développement de l’archipel alors isolé. Le Goguryeo a adopté cette religion de Sundo, religieux de la dynastie des Jin antérieurs (Jeonjin), en 372, et selon le Samguk sagi (Histoire des trois Royaumes), Mukhoja, un moine du Goguryeo est parti pour Silla au Ve siècle afin de transmettre cette religion. Mais son adoption officielle ne fut effective qu’en 527 sous le roi Beopheung (r. 514-540), après le martyr du moine Yi Chadon (506-527) du royaume de Silla.

Le rôle de la Corée en tant que passeur de la culture du continent au Japon mérite d’être souligné mais les échanges culturels des Trois Royaumes ne se limitent pas uniquement aux pays d’Extrême-Orient. Des objets en verre importés de la Méditerranée ou de la Perse, découverts dans la « Grande tombe de Hwangnam » du Silla, témoignent d’échanges de la Corée antique avec des pays lointains. Nous pouvons aussi citer les deux émissaires présumés du Goguryeo, portant un chapeau à plume et une épée à pommeau rond, représentés sur les peintures murales d’Afrasiab (actuellement en Ouzbekistan) du VIIe siècle.


La peinture murale de Goguryeo

Le Goguryeo est un royaume issu d’une branche du Buyeo, situé en Mandchourie. La stèle du roi Gwanggaeto, qui a été érigée en 414 dans l’ancienne capitale Gungnaeseong (actuellement Ji’an) par le roi Jangsu (r. 413-491), relate non seulement l’origine du royaume mais aussi la brillante expansion territoriale réalisée par son père, le roi Gwanggaeto (r. 391-413). Le roi Jangsu abandonne son ancienne capitale en 427 pour en fonder une nouvelle à Pyongyang, affichant ainsi sa volonté politique d’expansion vers le sud. Ce royaume guerrier finit par couvrir au Ve siècle le Nord-Est de la Chine et la moitié de la péninsule coréenne. Sur les quelque 10 000 tombes du Goguryeo, seule une centaine de tumulus en terre situés aux alentours de ses anciennes capitales comportent des peintures murales. Ces peintures ont été réalisées entre le IVe et le VIIe siècle et peuvent être abordées en trois différentes étapes.

(fig. 2) Scène de la cuisine et les carrioles, Peinture murale dans la « Tombe d’Anak n° 3 », Goguryeo, 357, Corée du Nord.

« La tombe d’Anak n° 3 », construite en 357, est la tombe la plus ancienne et la plus grande, comportant plusieurs pièces. Grâce à une inscription de 70 lettres faite sur le mur de la première chambre, nous connaissons la date de construction de cette tombe et le nom du défunt, Dong Shou, venu de Liadong, décédé en 357 à l’âge de 69 ans. « La tombe de Deokheung-ri » est une autre tombe de cette période. Grâce à l’inscription de 154 lettres, nous savons que c’est la tombe de Jin, bouddhiste décédé en 408 à l’âge de 77 ans, qui a donc vécu sous le règne du roi Gwanggaeto. Les portraits de ces défunts sont représentés sur les murs de la tombe d’une manière hiératique et archaïsante : sous un baldaquin, Jin et Dong Shou sont assis présentés de face, parés de leur couvre-chef et portant des vêtements de style chinois, un éventail à la main. Dans les scènes figurées, la taille des personnes varie selon leur importance. Y sont minutieusement dépeintes non seulement des scènes de la vie du défunt comme une procession officielle, mais aussi celles de la vie quotidienne avec cuisine, étable, carrioles, puits, etc. (fig. 2) La « tombe d’Anak n° 3 » nous offre surtout des informations précieuses sur leur vie terrestre, tandis que les murs du plafond de Deokheung-ri sont dédiés au monde de l’au-delà (étoiles, lune et soleil, animaux ou personnages mythiques et imaginaires, phénix, poisson volant, etc.). Bien que le plafond en Laternendecke des deux tombes soit orné de la peinture d’une fleur de lotus, symbole du bouddhisme par excellence, la représentation narrative de la vie des défunts montre qu’ils considéraient qu’une telle vie les attendait après la mort.

Nous pouvons remarquer que l’influence chinoise de la première période disparaît pour laisser place à un style plus propre au Goguryeo. La « tombe des danseurs » située à Jian est caractéristique d’une tombe de la deuxième période (Ve-VIe siècle) où la technique de la fresque est employée. Dans la fameuse Scène de chasse, qui en constitue avec son grand dynamisme l’un des chefs-d’œuvre, les cavaliers (ainsi que les danseurs du mur de face) portent des tuniques croisées devant sur la poitrine, typiques de Goguryeo. « La tombe de Susan-ri » montre également des femmes habillées à la mode du Goguryeo, c’est-à-dire avec ladite tunique et une longue jupe plissée. Elles marchent dans une procession, précédées de scènes de mœurs (tours d’acrobatie, jonglerie, échasses, etc.). D’ailleurs, les personnages vêtus à la mode du Goguryeo sont visibles dans la peinture murale de Takamatsu-Zuka de Nara, au Japon (fig. 3), et également dans Cheonsuguk Mandara Sujang, une œuvre brodée réalisée en hommage au prince Shotoku (574-622) sur ordre de sa veuve. La présence de la culture du Goguryeo au Japon n’est pas étonnante lorsque l’on sait que l’Asukadera, le premier temple bouddhique élevé au Japon, reprend un plan conçu au Goguryeo, et que l’un des deux précepteurs du prince Shotoku était le moine Heja (? - 622), originaire de ce royaume (l’autre venant du Paekche). On peut aussi mentionner que Damjing (579-631, Donchō en japonais) du Goguryeo, parti au Japon en 610, y introduit, selon le Nihon shoki (Chronique du Japon, 720), la technique de la fabrication des pigments, du papier et de l’encre.

(fig. 3 - à gauche) Scène de procession de la tombe 
de Takamatsu-Zuka, vers VIIe-VIIIe siècle, Nara, Japon.
(fig. 4 - à droite) Scène de procession dans la tombe des deux piliers, Goguryeo, Ve siècle, Nampo, Corée du Nord.

Cette deuxième période est également marquée par la présence grandissante du bouddhisme. Par exemple, nous assistons, dans la « tombe des danseurs », à une scène de réception par le maître de deux moines à l’intérieur de sa maison, ainsi qu’à une procession dans « La tombe des deux piliers » où la maîtresse habillée à la Goguryeo suit un moine (fig. 4).

(fig. 5) « La grande tombe de Gangseo », Goguryeo, VIIe siècle, Corée du Nord.

Malgré cette tendance, le thème taoïste des quatre animaux gardiens (Sasindo), qui était présent mais secondaire, devient le sujet principal de la dernière période (VIe-VIIe siècle). Les quatre animaux sont les gardiens des quatre directions issues du taoïsme (dragon-est, tigre-ouest, phénix-sud et tortue/serpent-nord). « La grande tombe de Gangseo » (fig. 1 et 5), à côté de Pyongyang, est la tombe représentative de cette période et sans aucun doute l’un des plus grands chefs-d’œuvre. Les quatre animaux ont été peints au centre de chaque mur avec une remarquable habileté et fluidité, ces qualités étant également présentes dans la peinture de « La tombe de Jinpari n° 1 », non seulement dans sa représentation des quatre animaux mais aussi dans son expression des arbres et des nuages-souffles. À cette époque, la peinture était directement appliquée sur du granit bien taillé permettant une meilleure exécution et conservation. Le thème de Sasindo, développé à l’origine sous l’empire chinois des Han, a ainsi été réinventé au Goguryeo comme un élément central du système iconographique. La tombe n’est plus un espace où la vie continue mais celui où, protégée par ses gardiens, l’âme se repose. D’où la simplification de la structure, désormais constituée en chambre unique. À la suite de la chute du Goguryeo au VIIe siècle, les peintures murales cessent d’être pratiquées à leur apogée, ce qui a permis à l’historien de l’art Kim Won-yong de décrire cette fin comme la mort soudaine d’un jeune homme en pleine santé plutôt que la mort d’un vieil homme épuisé.


Grand encensoir de bronze doré de Baekje

La légende fondatrice du Baekje racontée par le Samguk sagi relate une migration vers le sud d’Onjo et de Biryu, les deux fils de Jumong, fondateur du Goguryeo. L’existence des tombes du style Goguryeo à Seokcheon-dong, quartier de Séoul, offre le fondement archéologique de cette approche. La découverte des vestiges en 1997 d’un mur de terre à Pungnap, autre quartier en plein Séoul, a également confirmé l’emplacement de la première capitale à Wiryeseong (actuellement Séoul). En réalité, c’est le Baekje qui s’est étendu le premier vers le nord grâce au roi Geunchogo (r. 346-375). En 371, il attaque le Goguryeo, s’empare de Pyongyang et réussit à tuer le roi Gogugwon. Au milieu du IVe siècle, Baekje atteint ainsi son apogée territorial avant d’être repoussé vers le sud par le Goguryeo qui accroît, on l’a vu, son territoire de manière spectaculaire au Ve siècle. Sous la pression de ce dernier, le Baekje est finalement contraint de déplacer sa capitale à Ungjin (aujourd’hui Gongju) en 475, avant de la déplacer de nouveau à Sabi (aujourd’hui Buyeo) en 538.

Six tombes de la période d’Ungjin (475-538) ont été fouillées au début du XXe siècle sans trop de résultat, la plupart étant déjà pillées. Il a fallu attendre 1971 pour qu’une tombe complètement intacte soit découverte, surtout avec deux dalles donnant de précieuses informations quant aux défunts et à la date de leur décès. Il s’agit de la tombe du roi Muryeong (r. 501-523) et de sa reine. Cette tombe en brique, gardée par un animal imaginaire, est composée d’un petit couloir et d’une chambre funéraire rectangulaire à plafond voûté (L 4,2 m x l 2,72 m x h 2,93 m). 2906 objets d’une grande finesse y ont été trouvés dont plusieurs sont devenus trésors nationaux. C’est le cas des superbes ornements de couronne pour le roi et la reine (fig. 6). La structure de la tombe ainsi que certains objets importés ont également révélé les liens étroits qui existaient entre le Baekje et le royaume des Liang (502-557) en Chine du Sud. D’ailleurs, selon l’histoire des Liang (Liangshu), le Baekje a envoyé en 534 et en 541 de nombreux émissaires à la cour des Liang.

(fig. 6) Ornements de couronne pour le roi découverts dans la tombe du roi Muryeong, Baekje, h. 30,7 cm, trésor national n° 154, Musée national de Gongju, Corée du Sud.

Par rapport à l’art du Goguryeo, dynamique, plein d’allant et grandiose, l’art du Baekje est plus doux, gracieux et souple. Nous pouvons retrouver cette qualité dans la période de Sabi (538-660) qui a vu l’épanouissement de l’art bouddhique, illustré par de nombreuses sculptures et fameuses pagodes, notamment la pagode en pierre du temple Mireuksa, qui a également révélé, lors de sa récente restauration en 2009, des reliques d’un grand raffinement.

(fig. 7) Le Grand encensoir de bronze doré du Baekje, Baekje, vers VIe-VIIe siècle, h. 64 cm, trésor national n° 287, Musée national de Buyeo, Corée du Sud

L’un des chefs-d’œuvre de cette période est le Grand encensoir de bronze doré du Baekje (fig. 7) découvert fortuitement en 1993. Un reliquaire de sarira en pierre, trouvé non loin de l’encensoir, sur lequel figure une inscription suggère que ce dernier date du règne du roi Wideok (r. 554-598). Cet objet rituel d’une dimension inhabituelle (64 cm de haut, 11,8 kg) est composé de trois parties : le couvercle, surmonté d’un phénix, représente la montagne des immortels taoïstes, où sont visibles cinq musiciens, des chasseurs et des immortels, 39 animaux, ainsi que des cascades, vallées, chemins, lacs, arbres, rochers, etc. ; le corps de l’encensoir, lui, a la forme d’une fleur de lotus bien épanouie, suggérant la vision bouddhique selon laquelle tous les êtres naissent dans des fleurs de lotus. On y trouve deux personnages et vingt-sept animaux ; enfin, le piédestal est orné d’un dragon, qui tient dans sa bouche un bouton de fleur de lotus, le corps de l’encensoir. Comme douze trous sont aménagés dans le couvercle, une fois allumé, l’encensoir était entouré de volutes de fumée, évoquant les nuages entourant la montagne mystique. Cet objet présente de manière ramassée la coexistence de plusieurs visions du monde chez le peuple du Baekje : le taoïsme avec le monde des immortels, le bouddhisme avec la fleur de lotus, la notion du yin et du yang (dragon et phénix), etc. Dans la conception même de l’œuvre, on peut déceler une grande créativité, beaucoup de beauté et même d’unité, l’objet pourtant composé d’éléments disparates nous offrant une vision et une esthétique du peuple de ce royaume.

Baekje a également joué un rôle important dans la transmission des fondements de la culture classique chinoise au Japon. 50 ans après l’introduction du bouddhisme depuis le Baekje, la ville d’Asuka a été construite à l’aide d’ouvriers-artisans venus du Baekje (Kudara en japonais) en 588, invités par le puissant Soga no Umako. Selon le Nihon shoki, ils auraient édifié et décoré l’Asuka-dera, l’un des tout premiers monastères bouddhiques construits au Japon. Et avant l’arrivée du peintre Damjing du Goguryeo au Japon, en 610, Hakuka, originaire du Baekje, serait venu en 588, devenant ainsi le premier peintre coréen ayant exercé au Japon.

Le Nihon shoki relate que le Baekje a envoyé à la cour du Yamato une statue du Bouddha et des soutras en 538, et que plus tard en 623, l’émissaire du Silla a également apporté non seulement une pagode et un sarira mais aussi une statue du Bouddha que l’on a déposée au temple du Kōryū-ji. Cette sculpture ne serait-elle pas le fameux Miroku du Kōryū-ji (fig. 8) fabriqué en pin rouge d’origine coréenne ? 
Le Musée national de Corée conserve une sculpture d’une ressemblance frappante avec celle-ci mais qui est en bronze doré : Mireuk-bosal — Maitreya, Bodhisattva en contemplation, trésor national n°78 (fig. 9). Son doux sourire énigmatique, son mouvement subtil des doigts de la main droite qui effleure délicatement la joue, sa simplicité générale et la complexité de sa draperie… Tout cela participe à créer une posture particulièrement vivante, d’un grand naturel. Que ce soit celui conservé au Japon ou celui de Corée, il est indéniable que ces bodhisattvas en contemplation sont de vrais chefs-d’œuvre.

(fig. 8 - à gauche) MirokuBosatsu en méditation, pin rouge, début VIIe siècle, 123,5 cm de haut, Kōryū-ji, Kyoto, Japon.
(fig. 9 - à droite) Mireuk-bosal — Maitreya, Bodhisattva en contemplation, Baekje ou Silla, fin VIe siècle, bronze doré, 83,2 cm de haut, trésor national n° 78, Musée national de Corée, Séoul, Corée du Sud.



La couronne en or du Silla

À la différence des deux autres royaumes qui ont changé plusieurs fois de capitale, Gyeongju fut la seule capitale du Silla pendant toute la durée de son histoire y compris pendant la période du Grand Silla (676-935). Les clans des Bak, Seok et Kim y ont régné chacun à leur tour jusqu’au milieu du IVe siècle, avant que ce royaume ne se transforme en monarchie héréditaire au bénéfice du seul clan des Kim à partir de Naemul Maripkan (r. 356-402), le premier souverain à porter ce titre — marip (tête) et kan (chef). Ce titre montre que Silla, géographiquement isolé, est loin d’être sinisé à cette période. En 433, Silla, qui était sous l’influence du Goguryeo au IVe siècle, s’allie avec le Baekje pour contrer la menace de la politique d’expansion vers le sud du Goguryeo.

Cette période des maripkan (356-500) a laissé d’énormes tombes au centre de la ville de Gyeongju, telle la « Grande tombe de Hwangnam » constituée de deux tombes de plus de 20 m de haut, formant un ensemble de 120 m de long. Contrairement à celles des deux autres royaumes pourvues d’un couloir d’accès, les tombes du Silla ont une structure en bois contenant le cercueil et des présents mortuaires, entièrement enterrée sous un monticule de pierre. Elles sont couvertes ensuite par une hauteur importante de terre, afin d’offrir un maximum de protection aux nombreux objets précieux enterrés. La couronne en or est certainement l’objet le plus impressionnant. Six couronnes fabriquées en or martelé ont été découvertes dans la région de Gyeongju, la plupart respectant les mêmes formes de base : la couronne porte sur le devant trois ornements en forme de trident répétés verticalement ainsi que deux rameaux en forme de cornes fixés latéralement. Elle est souvent, comme celle de la « Grande tombe de Hwangnam » (fig. 10), ornée de nombreuses paillettes d’or et de petites pièces de jade en forme de griffe (magatama), fixées au moyen de fils d’or torsadés, ainsi que de longues pendeloques attachées latéralement à la couronne, tombant de part et d’autre le long du visage. Par son aspect majestueux, on pourrait facilement croire qu’il s’agit de la couronne d’un roi, mais, à notre grande surprise, elle a été découverte, dans le cas de la « Grande tombe de Hwangnam », à l’intérieur de la tombe de la reine (tombe du Nord), alors qu’une couronne de bronze doré a été trouvée dans celle du roi (tombe du Sud). De plus, l’une des six couronnes a même été découverte dans une tombe d’enfant.

(fig. 10) Couronne en or, Silla, Ve siècle, 27,5 cm de haut, trésor national n° 191, Musée national de Gyeongju, Corée du Sud.

Alors, d’où viennent ces formes si particulières ? Malgré leur style bien plus abstrait et schématisé, il est fort possible que les couronnes de Silla puisent leurs origines dans les steppes. En effet, elles ont toujours été déterrées à côté de ceinturons en or, où sont souvent attachés un petit couteau, une pierre à aiguiser, une mini-boîte à pharmacie portable... de petits objets raffinés, attributs typiques du nomade de la steppe. Qui plus est, la morphologie de la couronne témoigne d’une certaine similitude avec, par exemple, le diadème trouvé dans le kourgane de Novotcherkassk (Russie) réalisé vers le Ier siècle avant ou après J.-C. Celui-ci porte sur le bord supérieur de la couronne de petits cerfs, animaux sacrés en Sibérie, et de petits arbres présentés de façon tout à fait naturaliste. Les diadèmes représentant les arbres étaient assez communs dans la steppe de l’Eurasie durant cette période ; ils symbolisaient les « arbres cosmiques » qui permettaient de communiquer avec l’au-delà. Il s’agit donc de symboles chamaniques. Tout en suivant cette tradition, les joailliers du Silla ont modifié les ornements dans le sens d’une plus grande schématisation. Comme le remarque Jon Carter Covell, aucun élément de la couronne n’est soudé (ils sont simplement accrochés) car chaque mouvement de la tête devait, lorsqu’ils étaient secoués, émettre un son tout en étincelant dans la lumière, créant ainsi un spectacle subtil de lumière et de son. Cette couronne a certainement été employée lors de rites chamaniques, et a été conçue pour bouger, tinter et scintiller à chaque mouvement.

Cette présence de la culture chamanique au Silla devait être suffisamment forte pour contribuer à retarder l’adoption du bouddhisme. Cette nouvelle religion, une fois adoptée, va profondément changer la vision de la mort ; il en résultera une simplification des coutumes funéraires. L’énergie mise jusque-là dans la construction de tombes et de couronnes va désormais être investie dans l’érection de temples bouddhiques. Le Silla aura certes mis du temps à opérer cette transformation, mais va connaître, sous le Grand Silla, un véritable âge d’or du bouddhisme.


Vers la conquête de la péninsule

Tout en gardant son système particulier des « os », Silla commence à employer le titre de roi au début du VIe siècle. Débute ainsi la période des rois de Silla (500-668). C’est sous le règne du roi Jinheung (r. 540-576) que ce royaume a connu la plus grande expansion territoriale. Ce souverain n’était pas uniquement un conquérant ; c’était aussi un roi bouddhiste qui a fait construire le fameux temple Hwangnyongsa, achevé en 569. Le siècle suivant, la reine Seondeok (632-647) y fera ériger, sur les conseils du moine Jajang (590-658) revenu d’un séjour en Chine, une pagode en bois de 9 étages et d’une hauteur de 80 m, qui dessinait une silhouette imposante dans la capitale, avant de disparaître lors des invasions mongoles au XIIIe siècle.

C’est également le roi Jinheung qui fut à l’origine de la création des hwarang (littéralement jeunes hommes en fleur), un corps d’élite formé aussi bien sur les aspects militaires qu’intellectuels et artistiques, qui jouera un rôle majeur dans l’unification de la péninsule coréenne. En 551, le Silla s’allie avec le Baekje et réussit enfin à reprendre le bassin du fleuve Han. Cependant, le roi Jinheung se retourne contre son allié. Le Baekje s’unit alors avec le Gaya et le Wa (Japon) pour le combattre, mais le Silla finit par absorber le Gaya en 562 et tout le bassin du fleuve Nakdong passe sous son contrôle en 567. Alors qu’il cherchait à reconquérir les territoires perdus, le roi Seong (r. 523-554) de Baekje est tué en luttant contre Silla, de sorte que Euija (r. 641-660), le dernier roi de Baekje a cherché à se venger. Le Silla demande alors l’aide du Goguryeo mais en vain. C’est ainsi que le Silla en viendra à s’allier avec la Chine des Tang et réussira à vaincre le Baekje en 660. Le brave royaume de Goguryeo, invaincu même après les trois invasions des Sui et celle des Tang, finira également par tomber face à cette alliance en 668.

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