Song Sun-seop à la Maison des Cultures du Monde : la leçon de pansori
Par Hervé PÉJAUDIER
Co-auteur de la traduction et du surtitrage

C’est dans le cadre de l’édition 2013 de « Facettes de l’art coréen » organisée par l’Arts Council Korea que nous avons pu découvrir les 4 et 5 octobre à la Maison des Cultures du Monde un spectacle exceptionnel célébrant « le 10e anniversaire du classement du pansori par l’Unesco en tant que Patrimoine immatériel de l’humanité ». On sait le rôle essentiel que la Maison des Cultures du Monde a joué dans la reconnaissance du pansori en France, faisant venir depuis le milieu des années 1970 plusieurs grands maîtres, à une époque où le genre était certes déjà patrimoine national coréen, mais à peu près totalement inconnu au- dehors de la péninsule. Pour notre part, nous avons eu la chance de rejoindre leur aventure en 2001, lorsque nous fûmes chargés du premier surtitrage iNtégral de deux pansoris, dans le cadre de « La Nuit du pansori » où la grande chanteuse Jeon Jeong-Min interpréta successivement Le dit de Heungbo et Le dit du palais sous les mers. La période fut riche pour le genre, puisqu’en 2002 le Festival d’Automne à Paris programma une intégrale des cinq pansoris classiques interprétés par cinq maîtres différents en version surtitrée, et qu’en 2003 l’Unesco le consacra patrimoine de l’humanité. De- puis, la Maison des Cultures du Monde a poursuivi son travail de présentation de formes rarement données à l’étranger de musiques coréennes, comme le sanjo, le sinawi, ou l’intégrale des gagok pour voix de femmes sur deux soirées avec surtitrage, jouant à chaque fois son rôle de pionnier. Jusqu’à ces deux belles soirées d’octobre où nous assistâmes au grand retour du pansori.
Exceptionnelles, ces deux soirées le furent d’abord (et avant tout !) par la présence du maître Song Sun-seop, dont nous pouvons avouer l’âge puisque lui- même, non sans coquetterie et tout en lissant l’éventail de sa barbe blanche, a revendiqué en souriant ses soixante dix- huit printemps face à un public admiratif... élève entre autres du maître Pak Bong-sul (1922-1989), Song Sun-seop « détient » sa version du Dit de Heungbo transmise en droite ligne depuis Song Heung-rok (1790 ? -1864 ?), considéré comme le fondateur de l’école de l’Est, dongpyeonje. Par contraste avec l’école de l’Ouest, ou seopyeonje, titre coréen de la nouvelle et du lm connus en France comme La chanteuse de pansori qui ont mis en avant un aspect tourmenté et ornementé du genre, le style de l’école de l’Est se caractérise plutôt par son caractère vif et énergique, assez droit et plutôt humoristique. En ce qui concerne la verve et le dynamisme, Song Sun-seop, tout au long des deux soirées, nous a fait la démonstration de ce que le kwangdae, ou chanteur de pansori, est bien l’héritier de lignées de saltimbanques sachant déclencher les rires et se mettre le public dans la poche avec un métier très sûr !
Immense professionnel, Song Sun-seop est non seulement détenteur des cinq pansoris classiques, mais « dépositaire de trésor national immatériel » pour Le dit de la falaise rouge, Jeokbyeokga, dont il a publié le texte avec ceux du Dit de Heungbo et du Dit du palais sous les mers, a n d’assurer la préservation de ces témoignages de l’école de l’Est. Et nous avons eu le privilège de découvrir, pour la première fois en France, la version que nous voudrions appeler « intégrale intégrale » du Dit de Heungbo. En e et, si nos lecteurs ont pu assister ici ou là à l’une ou l’autre des quelques intégrales de Heungboga venues en France depuis 2001, ils savent que les interprètes interrompent traditionnellement le récit au moment où le méchant frère, Nolbo, rendu fou de jalousie par la soudaine fortune de son frère Heungbo (due au pépin de courge magique offert par une hirondelle s’étant cassé la patte et dont il avait sauvé la vie), court à la chasse aux hirondelles pour leur briser une patte et se faire offrir un pépin... Fin étrange, en suspens, et un peu frustrante, car l’auditeur habitué à ce type de récits soupçonne l’existence d’une n plus longue, où l’on suivrait les mésaventures et la punition de l’odieux Nolbo : or cette n existe bel et bien, et c’est elle que nous avons pu en n découvrir en France. Les (mauvaises) raisons pour lesquelles cette nestplus ou moins mise de coté tiennent autant à la crainte des organisateurs d’imposer des pansoris trop longs au public qu’à la désaffection de certains chanteurs pour un passage effectivement assez long, et jugé (à tort) répétitif avec à nouveau l’ouverture de trois courges et la description de ce qu’elles contiennent. Nous espérons vraiment que la leçon donnée par Song Sun-seop balaiera ces préventions, en France comme en Corée !
Un pansori est un récit qui se nourrit de sa durée, et là où l’on demandait des versions de moins d’une heure trente, la Maison des Cultures du Monde et le Comité d’organisation pour les projets artistiques coréens dirigé par Choe Jun- ho nous ont offert la possibilité d’assis- ter à Paris à cette version complète, d’une durée de près de quatre heures, coupée en deux soirées, et le public français (et coréen !) a activement suivi cette histoire de bout en bout avec un bonheur manifeste. En particulier toute la dernière partie, où l’on découvre comment Nolbo engage une équipe de bras cassés pour l’aider à ouvrir des courges d’où surgissent, non les trésors espérés, mais les divers châtiments célestes qui vont le frapper, se révèle d’un rythme et d’un humour magistraux. Le public ne s’y est pas trompé et a fait chaque soir une longue ovation au vieux maître et à son accompagnateur au tambour, Pak Geun- young, impressionnant colosse tout en écoute complice.

Démonstration donnée par Mélissa David lors de la table ronde sur le pansori, le 5 octobre 2013.
Il semble aujourd’hui admis en France qu’on ne peut guère présenter un pansori intégral sans la présence d’un surtitrage spécialement rédigé et calé pour guider le spectateur au plus près des nuances d’un récit tantôt lyrique, tantôt burlesque, et dont les grands airs sont écrits dans une langue archaïque fort éloignée de celle d’aujourd’hui. De plus, chaque chanteur a sa version, ses variantes, ses effets propres, et Han Yumi et moi qui avons eu le bonheur de surtitrer toutes les versions de Heungboga venues en France depuis 2001 pouvons en témoigner, il faut à chaque fois reprendre les « cartons » un à un, et les ajuster au nouvel interprète. Je laisse imaginer au lecteur le plaisir que nous avons eu à réinventer dans ce bonzaï littéraire qu’est le surtitrage une version si pleine de verve, et particulièrement cette n nouvelle, avec ses redoutables jeux de mots, son tempo souvent infernal, mais aussi ses grands moments d’émotion, comme la réconciliation finale entre les deux frères selon les canons du confucianisme.
Entre les deux soirées eut lieu, le samedi après-midi (5 octobre), un forum destiné à mieux faire connaître les diverses facettes du pansori, auquel le public a largement répondu présent. Han Yumi a introduit cette table ronde présentée par Pierre Bois en offrant un diaporama intitulé avec humour « le pansori en un quart d’heure », permettant d’inscrire ces représentations de Heungboga dans l’histoire bien vivante du genre. Cet exposé a été conclu par une démonstration donnée par la jeune Mélissa David, élève de Min Hye-sung, qui a chanté un extrait du célèbre chant d’amour Sarangga. Ensuite, François Picard et Henri Lecomte ont élargi le propos aux domaines chinois et sibériens, Jacques- Yves Le Docte a parlé de l’apprentissage du genre en Corée, mais aussi à Bruxelles !, et j’ai pour ma part souligné l’importance d’une réflexion spécifique sur la traduction et le surtitrage de ce genre unique. Cela fut pour nous tous l’occasion d’aller à la rencontre de spectateurs passionnés, dont certains se souvenaient encore avec émotion des prestations de Jeon Jeong-min ou d’Ahn Sook-sun voici plus de dix ans ; désormais, ils pourront dire de ce Heungboga de Song Sun-seop : « j’y étais ».
Hervé Péjaudier et Han Yumi ont publié Sugungga, Le dit du palais sous les mers, et Le dit de Sichuan de Lee Jaram, dans la collection Scènes Coréennes aux éditions Imago.
Cet article est extrait du numéro 87 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


