Séoul et ses lieux de lecture insolites

Par CHO Yong-hee, Professeur de coréen

Séoul et ses lieux de lecture insolites

Depuis le plus jeune âge, les Français vont se fournir en livres scolaires, romans, BD dans leurs librairies de quartier, chez Gibert Joseph ou à la Fnac. Mais ces dernières années, leur rapport aux librairies a sensiblement changé. On voit ainsi de plus en plus de lecteurs lire des livres installés sur les bancs de la Fnac ou bien visiter des librairies d’art et de design et feuilleter leurs ouvrages. En Corée, ça fait des années que ces pratiques ont déjà été largement adoptées. Et comme pour beaucoup d’autres tendances observables dans la société, les choses sont allées vite « à la coréenne » ; on est rapidement passé à la vitesse supérieure ! Manger un ramen avec des amis ? Emmener sa copine pour passer un moment en amoureux ? Donner rendez-vous pour un café à un collègue de bureau ? Kyobo fera votre affaire. Les librairies coréennes d’aujourd’hui sont devenues des lieux de sortie et de rencontre. Depuis vingt ans, les grandes chaînes ont changé tous les codes traditionnels pour en faire des espaces de vie et de détente où le livre n’est plus l’élément unique et central qu’il était autrefois. Mais à quoi ressemblent ces librairies « à la coréenne » ?

Où acheter ses livres en Corée ?

Souvenirs, souvenirs… Vingt ans auparavant, de nombreuses librairies indépendantes bordaient les rues du quartier de Galhyeon-dong où j’avais l’habitude de passer mes vacances d’été, chez mes parents. Comme en France, ces petites librairies de quartier vendaient des romans et des livres scolaires soigneusement rangés sur les étagères. En outre, vous pouviez apercevoir à chaque coin de rue des bibliothèques de mangas, ainsi que des magasins de presse et papeterie exposant dans leurs vitrines, de volumineux magazines de mode mettant en scène des stars de K-Pop.

Depuis quelques années, toutes ces librairies et petites boutiques ont cédé la place à des cafés, restaurants et boulangeries. Fini le bouquin acheté sur un coup de tête en rentrant chez soi ! Dans les métropoles coréennes, les phénomènes de société se propagent à vitesse grand V. De 2005 à 2015 le nombre de librairies baisse en Corée de 40%. Les structures généralistes de taille moyenne sont les plus touchées car concurrencées par de grandes chaînes comme Kyobo, Aladin ou encore Séoul Books – faisant partie de groupes financièrement puissants – , qui imposent leurs standards dans le paysage coréen.

Le développement des achats en ligne, qui représentent aujourd’hui plus de 30% des ventes a accentué cette tendance. Si vous demandez à un Coréen où acheter le prochain roman de KIM Young-ha, il vous dira probablement d’aller sur Yes 24 ou Interpark. Inconnus au bataillon en France, ces équivalents coréens d’Amazon, sont exclusivement présents sur le net et font partie des cinq leaders de la distribution de livres en Corée.

Les librairies coréennes, nouvelles reines du design.

Si vous avez eu la chance de faire un séjour en Corée et de vous balader dans Séoul, vous aurez peut-être remarqué la créativité et le savoir-faire des Coréens en matière de design d’intérieur. Quel que soit le quartier, les boutiques, cafés, bars et restaurants redoublent d’efforts pour proposer au chaland une expérience unique et créer le buzz sur Naver café ! Il en est de même pour les librairies dont les codes imposés par les grandes chaînes comme Kyobo mettent la barre très haut. Et ce n’est pas seulement par coquetterie : comme dans la plupart des filières, les boutiques physiques doivent faire la différence et donner envie, en offrant aux clients une expérience plus attrayante qu’un achat en ligne en trois clicks.

La librairie du Starfield Coex Mall, avec sa sculpture et ses étagères monumentales, est devenue pour les Séoulites un lieu de sortie et de promenade.

Force est de constater que les conglomérats coréens se donnent les moyens de leurs ambitions. Les librairies coréennes sont de vraies réussites en matière de design d’intérieur. Le Starfield Coex Mall, centre commercial emblématique de Séoul, a ouvert en son sein une librairie contenant plus de 50 000 livres. Cet espace ouvert, situé à la croisée de magasins de vêtements et d’escalators menant vers la surface, éblouit le visiteur par ses étagères colossales en bois, dignes de la bibliothèque de Poudlard. Des livres aux couvertures colorées y sont présentés sur plus de trente rangées superposées, dont la majeure partie est bien entendu inaccessible. Adieu les moquettes grises et les murs sombres ! Les librairies coréennes mettent du parquet pour donner aux clients l’impression d’être éclairés par une lumière naturelle, alors qu’elles sont en fait souvent situées en sous-sol et accessibles directement par la bouche de métro.

Pour les grands lecteurs à la bourse légère, inutile de chercher un livre de poche. Peu apprécié du lectorat coréen, ce format a quasiment disparu dans le pays. Car pour la majorité des gens, le livre est autant un objet de décoration qu’un vecteur de savoir. Les couleurs de la couverture, immanquablement glacée, le design, la typographie et la texture du papier sont des éléments auxquels les Coréens sont très attachés. Par ailleurs, l’absence de standards et de maisons d’édition dominant le marché engendre une hétérogénéité des ouvrages qui rend l’expérience des librairies coréennes à la fois très agréable et un peu déroutante pour celui qui cherche à trouver des repères.

“Les boutiques physiques doivent faire la di-fférence et donner envie, en offrant aux clients une expérience plus attrayante qu’un achat en ligne.”

Aller à la librairie pour acheter un livre ? Quelle drôle d’idée !

La librairie du Starfield Coex Mall a été conçue comme un un lieu de convivialité, de sérénité et de relaxation dans une ville où l’expression « palli palli » reste suspendue aux lèvres de tous les citadins. Comme dans une bibliothèque, vous y trouverez de longues tables ainsi que des prises pour pouvoir travailler des heures durant sur votre ordinateur. Des tablettes y sont consultables gratuitement ainsi que la plupart des livres. Par ailleurs, le comptoir d’achat reste discret. Il est situé juste à côté d’une multitude de bornes d’informations numériques en libre-service.

Au « Manhwa café Seom » (l’île), les clients peuvent lire dans une ambiance inspirée de l’univers marin. Photo : blog.naver.com/nuri221

Loin de l’ambiance feutrée habituelle d’une bibliothèque municipale, vous serez surpris par l’agitation qui règne dans ce lieu en principe conçu pour la sérénité et la relaxation. Difficile de se concentrer au milieu du brouhaha incessant des visiteurs du centre commercial, des couples prenant des selfies et des enfants courant autour de la sculpture monumentale qui trône au centre de l’espace.

Comme souvent en Corée, il existe un fossé entre le discours officiel et la réalité… Les librairies, sont en fait devenues, pour la grande majorité des Coréens, des lieux de sortie. Par exemple, en entrant dans le célèbre magasin Kyobo de Gwanghwamun, vous vous direz de prime abord que tout cela reste finalement assez proche de la Fnac… quoi qu’en version mieux éclairée, mieux décorée et avec un sol en marbre étincelante (on ne plaisante pas avec la propreté du sol en Corée !). Vous ferez l’expérience de ces présentoirs bordés de livres aux formes et aux couleurs diverses, soigneusement exposés et mis en valeur par leurs couvertures aux glaçages reflétant la lumière des néons. Puis, en continuant un peu plus loin dans les couloirs, vous découvrirez les rayons papeterie et électronique, ainsi qu’un espace dévolu aux enfants. Jusque-là, rien de très spécial. Toutefois, en poursuivant votre balade, vous découvrirez aussi un espace de restauration souvent bondé, des casiers automatiques, un comptoir de location de poussettes, des agents parlant anglais, japonais ou chinois pour vous aider dans vos recherches… Il s’agit en fait d’une offre de services très large qu’on ne trouve pas dans les grandes librairies françaises. C’est sans doute ce qui explique pourquoi les Séoulites aiment ainsi passer leurs après-midis, en couple ou en famille, dans ces librairies où tout est pensé, organisé et agencé pour faire de leur visite une expérience agréable les incitant à revenir… un peu comme dans un centre commercial.

Les nouvelles formes de librairies

Parallèlement au développement des grandes chaînes, on a également pu voir à Séoul, ces dernières années, la montée en puissance de petites librairies alternatives, à l’identité très marquée, spécialisées dans des domaines très pointus. Portées par des entrepreneurs passionnés ou par des auteurs souhaitant s’auto-distribuer, ces boutiques, ciblent un lectorat de niche. Le bouche à oreille ainsi que l’organisation d’évènements pour se faire connaître sont leurs principaux vecteurs de promotion. Par exemple, Veronica Effect est une petite boutique située à Hongdae, tenue par un jeune couple reconverti en libraires. Elle propose des nouvelles, des livres d’art, ou bien encore de nombreux magazines dédiés à la jeunesse. Quant à la librairie Saie de Yeonnam-dong, elle vous proposera une sélection de bouquins évoquant le voyage. Vous pourrez également y déguster un délicieux café en organisant vos prochaines vacances dans un cadre très esthétique.

Dans un autre registre, les manhwabang proposent des salles aménagées qui vous accueillent 24h/24. Pour une somme très modeste, vous pourrez y feuilleter manhwa et mangas. Nés à la fin des années 1950, très populaires jusqu’au début des années 2000, avec un léger recul depuis l’adoption massive des webtoons, les manhwabang restent des lieux de divertissement classiques présents dans la majorité des quartiers coréens aux côtés des PC bang, des noraebang (karaokés) ou des jimjilbang (saunas coréens)… Les puristes pourront également y retrouver des ouvrages d’éditeurs indépendants diffusés exclusivement dans ces espaces.

Vous avez maintenant toutes les clés pour pouvoir vivre pleinement votre expérience des librairies et bibliothèques séoulites… Si vous vous rendez prochainement à Séoul, ne manquez donc pas de visiter tous ces différents lieux. Pensez également à ouvrir l’œil pour ne pas rater les étonnantes petites librairies indépendantes. Et si vous restez à Paris, vos nouvelles connaissances en matière de librairies et bibliothèques coréennes vous permettront de briller dans les dîners en ville.

Dans la librairie Kyobo, on peut s’asseoir, se détendre et lire des livres comme dans une bibliothèque.





Cet article est extrait du numéro 97 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.


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