Quelques grands écrivains coréens publiés en France

Par JEONG Eun-jin
Maître de conférences à l’ INALCO

Quelques grands écrivains coréens publiés en France

Dans le cadre de l’Année France-Corée 2015-2016, le Salon du livre de Paris — rebaptisé Livre Paris — a mis à l’honneur, pour la première fois de son histoire, la littérature sud-coréenne. Il a ainsi accueilli, du 17 au 20 mars 2016 à la Porte de Versailles, une délégation de vingt éditeurs et surtout trente écrivains, de toutes disciplines et de différentes générations, représentatifs de la production éditoriale actuelle et de sa diversité : roman, nouvelle, poésie, essai, manhwa, littérature jeunesse... C’était donc, pour le public français, une opportunité unique de découvrir toute une pléiade d’auteurs talentueux et emblématiques de la littérature sud-coréenne d’aujourd’hui. Dans le sillage de ce grand événement littéraire, il nous a semblé intéressant de présenter à nos lecteurs quelques portraits d’écrivains parmi les plus traduits et les plus connus en France.

Une histoire d’échanges littéraires entre la Corée et la France commencerait par la présentation dans cette dernière de deux des récits les plus connus des Coréens par Hong Tjyong-Ou, premier étudiant coréen dans ce pays. Hong bénéficie du soutien des personnalités françaises telles que J.H.Rosny Jeune qui consigne la traduction de l’Histoire de Chunhyang, intitulée Printemps parfumé (1892 ; le deuxième récit étant Le Bois sec refleuri, 1895). « Tchoun-Hyang [Chunhyang] est le premier roman coréen qui soit traduit en français, et même, nous croyons pouvoir l’affirmer, le premier qui soit traduit dans une langue d’Europe », affirme Rosny dans la préface.

Cependant, cette belle initiative n’inaugure pas une période faste comme on aurait pu s’y attendre, bien au contraire. La Corée subissant successivement la colonisation japonaise, une guerre civile, puis des dictatures, seules quelques traductions paraissent de manière épisodique. C’est seulement depuis quelques décennies que de multiples efforts pour exporter la littérature sud-coréenne ont été réalisés et le fait d’être diffusée désormais en dehors de la sphère nationale la place devant un miroir et lui apporte de nouveaux souffles créatifs. C’est d’abord sous forme de recueils de nouvelles qu’elle vient à la rencontre des lecteurs français. La raison en est que les récits brefs, qui partagent la même appellation, soseol, que les romans, constituent un genre de prédilection des Coréens en matière de fiction. Certains des meilleurs « romanciers » (soseolga) coréens sont en fait avant tout « nouvellistes ». « Les nouvelles coréennes sont uniques en ceci qu’elles ne peuvent pas être dé nies simplement comme short story. Aux yeux des Coréens, la short story occidentale est plus proche du conte. Dans une nouvelle coréenne, il y a beaucoup de personnages et d’épisodes, bref le contenu nécessaire pour faire un roman. Les écrivains coréens sont habitués à condenser une histoire qui pourrait faire l’objet d’un récit long. Il serait donc utile, quand on présente un auteur à l’étranger, de réunir trois de ses textes traitant de sujets similaires », déclare le romancier Lee Seung-u (List, 2010). Mais les premiers recueils de nouvelles sont des anthologies réunissant des écrits de plusieurs auteurs qui sont regroupés sous une ou plusieurs thématiques (Liberté sous clef, 1981), des écrivains issus d’une même génération (L’Oiseau de Molgyewol, 1988), des écrivains femmes (Une lle nommée deuxième garçon, 1989), ou encore avec l’ambition d’offrir un panorama plus vaste (Les Grues, 1989).


YI MUNYÔL OU L’IMAGINATION SANS LIMITES

Le premier écrivain coréen à se faire connaître en France, c’est sans doute Yi Munyôl. Né en 1948, il fait ses débuts en 1977 et compte déjà parmi les auteurs les plus appréciés des Coréens quand deux événements viennent établir sa réputation auprès du public français : la création d’une collection Lettres coréennes chez Actes Sud en 1990 qui s’enrichit de six titres de Yi Munyôl jusqu’en 1995 (L’Oiseau aux ailes d’or, L’Hiver, cette année- là, Chant sous une forteresse...), et les Belles étrangères, manifestation organisée par le Centre national du livre — sous l’égide du ministère de la Culture et de la Communication — en décembre 1995, en présence de treize écrivains sud-coréens.

Dans sa postface à une édition de poche de 1993, Michel Polac présente l’homme dont l’œuvre a été vendue à six millions d’exemplaires en Corée : « Alors que beaucoup d’écrivains nous pondent un livre chaque année en rivalisant de brio comme un couturier avec sa collection, Yi Munyôl ne montre aucune originalité particulière dans son style, sa technique, sa conduite du récit, c’est grâce justement à cette ascèse, à cette économie de moyens, à ce refus de se distinguer à tout prix, qu’il a gagné une place unique dans la littérature contemporaine, que son œuvre ne ressemble à aucune autre et qu’il touche à l’essentiel » (Notre héros défiguré, 1993). Un compliment légèrement ambigu qui nous rappelle en tout cas deux caractéristiques essentielles de la littérature coréenne, à savoir l’œuvre porteuse de messages et l’importance accordée à la narrativité.

L’imagination est presque sans limites chez Yi Munyôl, cet érudit qui puise son inspiration dans les classiques de l’Orient et de l’Occident. En effet, si on peut voir dans presque chacun de ses textes un clin d’œil à son propre destin de « fils de traître » qui a dû payer de sa personne le départ de son père pour la Corée du Nord, l’œuvre dans son ensemble couvre une très large panoplie de sujets et va, par exemple, d’un magnifique portrait de marginal aux talents exceptionnels sur un fond historique (Le Poète) à une analyse au scalpel de tout un système qui n’épargne aucun acteur (Notre héros défiguré). Il aurait sans doute continué à figurer parmi les auteurs les plus lus et traduits si les opinions ultraconservatrices qu’il affiche régulièrement ne lui avaient pas valu ces dernières années polémiques et scandales.


HWANG SOK-YONG, LE GRAND CONTEUR

Pendant que Yi Munyôl dérange et exaspère, Hwang Sok-yong reprend la plume après de nombreuses années d’exil et d’emprisonnement (1989-1998) auxquelles il avait été condamné pour s’être rendu en Corée du Nord, bravant ainsi l’interdiction formulée par les autorités du Sud. Né en 1943 et ayant fait ses débuts en 1962, il a déjà une œuvre importante derrière lui et cette reprise correspond à l’internationalisation de sa carrière dans laquelle la France jouera un rôle important. Les titres plutôt anciens (L’Ombre des armes, Les Terres étrangères, La Route de Sampo, Monsieur Han...), mais aussi les productions récentes (Le Vieux Jardin, L’Invité...) sont traduites au fur et à mesure de leur publication en Corée et son éditeur français, Zulma, lui sert d’agent pour les autres pays européens (cette collaboration s’arrête après la parution de Shim Chong, fille vendue, 2010, qui par ailleurs remporte un certain succès commercial).

L’écriture de Hwang Sok-yong, admirablement épurée et s’interdisant tout pathos, évolue vers un style plus libre dans ses dernières œuvres où il déploie, à travers des intrigues et des personnages fascinants, son grand talent de conteur. Avec sa conscience sociohistorique aiguë, il nous fait alors la lecture, nourrie de sa propre expérience, des différentes phases de l’histoire récente de la Corée.


LEE SEUNG-U, L’ÉCRIVAIN PHILOSOPHE

Le discret Lee Seung-u conquiert un lectorat en France grâce à une écriture plus intériorisée. Après L’Envers de la vie (2000), déjà remarqué, c’est surtout La Vie rêvée des plantes (2006) qui sera consacré par le choix des libraires et sa réédition en 2009 dans la collection Folio. On apprend dans la presse coréenne que Jean-Marie-Gustave Le Clézio, qui a des affinités avec le monde littéraire coréen, aurait mentionné Hwang Sok-yong et Lee Seung-u comme les plus nobélisables des écrivains coréens. « Écrivain coréen plus connu en France qu’en Corée », titrait de son côté dans le magazine coréen List un article consacré à Lee Seung-u et paru en 2010.

Né en 1959, Lee Seung-u a dans son pays la réputation d’un écrivain difficile du fait de son écriture quasi obsessionnelle qui creuse jusqu’aux tréfonds la psychologie du personnage. Cet ancien étudiant en théologie, qui reste profondément marqué par le protestantisme, est considéré — lui-même le revendique — comme héritier de Yi Ch’ôngjun (1939-2008), né comme lui dans la province du Jeolla située au sud-ouest de la péninsule, caractérisée à la fois par une relative aliénation politique et économique et une longue tradition artistique et artisanale. L’œuvre de Yi, largement traduite chez Actes Sud, est qualifiée en Corée de philosophique ou, pour le moins d’abstraite.


OH JUNG-HI, CHANTRE DES DESTINS ET DES SOLITUDES

C’est aux côtés de Lee Seung-u qu’Oh Jung hi a été invitée en 2014 au festival littéraire de Lauzerte (Tarn-et-Garonne), « Place aux nouvelles ». Elle est par ailleurs le seul écrivain coréen à avoir participé à la fois aux Belles étrangères Corée en 1995 et au Livre Paris en 2016. C’est, sans conteste, une des preuves de l’importance de cette femme, née en 1947, dans le champ littéraire coréen. Elle explore entre autres l’enfance, la sienne maculée de souvenirs liés à la guerre, et le cycle de la vie d’une femme. Même si ses récits ont un ancrage spatio-temporel précis, un décor spécifiquement coréen, elle s’intéresse avant tout aux destins des individus et à leur solitude existentielle, ce qui lui permet de toucher largement le lecteur non coréanophone. Elle signe surtout des récits brefs, ce qui explique sans doute le fait qu’elle n’est pas vraiment parvenue à se faire une place dans le champ littéraire français, mais dans son pays, nombreux sont les écrivains qui affirment avoir été influencés par son style d’une rigueur exemplaire, par les images à la forte puissance suggestive qu’elle crée. En France, ses œuvres ont d’abord été publiées chez Philippe Picquier, puis aux éditions du Seuil (L’Oiseau) et chez Serge Safran éditeur (Le Quartier chinois).


KIM HOON ET LA MUSICALITÉ

Avec Oh Jung-hi, Kim Hoon est de ces rares écrivains publiés chez un « grand » éditeur français, Gallimard : Le Chant du sabre et Le Chant des cordes, parus respectivement en 2006 et 2016. Né en 1948, cet ancien journaliste et chroniqueur littéraire fait ses débuts tardivement, en 1994, mais devient célèbre avec Le Chant du sabre vendu à plus d’un million d’exemplaires en Corée. Le roman raconte les années difficiles de la vie du général Yi Sun-shin, héros national du XVIe siècle qui combattit vaillamment les envahisseurs japonais et qui, introduit à la première personne, retrouve des traits extrêmement humains sous la plume élégante de Kim Hoon. « La littérature coréenne reçoit une bénédiction inattendue  », déclare le jury qui lui décerne le prix Dongin. « Quand j’écris, je veux de la musique dans mes phrases, explique-t-il. Sans la musicalité, je ne peux écrire. Elle est plus importante que le contenu » (interview donnée à la revue Munhakdongne, 2005).


KIM YOUNG-HA LE VOYAGEUR

De jeunes auteurs coréens sont aussi largement traduits en français, dont certains faisant l’objet d’une politique d’auteur de la part de leur éditeur français. Parmi les plus représentatifs et sans doute les plus intéressants, on peut citer Kim Young-ha, né en 1968, dont sept titres ont été traduits et publiés chez Philippe Picquier (La Mort à demi-mots, Quiz Show, J’entends ta voix...) Après ses premiers ouvrages qui ont fait scandale en Corée, Kim Young-ha, bien qu’aujourd’hui proche de la cinquantaine, représente toujours une nouvelle sensibilité qui séduit de jeunes lecteurs aussi bien dans son pays qu’à l’étranger. Aujourd’hui, les écrivains coréens voyagent, rencontrent leurs confrères étrangers et acquièrent une vue plus ou moins globale sur l’évolution de la littérature dans le monde. Kim Young-ha est de ceux-là, avec ses fréquents séjours à l’étranger et sa collaboration avec un agent américain. Il n’hésite pas à déclarer qu’il pense à ses traducteurs quand il écrit, ce qui, eu égard à la situation d’il y a vingt ans, constitue une grande évolution, voire une révolution, au sein de la littérature coréenne.


KO UN, L’ICÔNE DE LA POÉSIE

Il sera difficile de conclure cet article sans parler de la poésie, genre qui n’a pas totalement perdu de son aura d’autrefois en Corée, tant par le nombre de poètes que par sa présence sur le marché du livre. Plusieurs poètes de tendances diverses sont traduits en français, même si les traductions de poèmes ont du mal à trouver un éditeur en France. S’il ne faut citer qu’un poète coréen, ce sera Ko Un, né en 1933, régulièrement cité comme candidat au prix Nobel, dont plusieurs recueils de poèmes ont été publiés en France (Chuchotements, Sous un poirier sauvage, Fleurs de l’instant, Poèmes de l’Himalaya...).

Ancien moine bouddhiste et militant contre les dictatures qui a connu prison et torture, il n’est pas un simple poète dans son pays, mais une sorte d’emblème de ce que la poésie représente traditionnellement pour ce peuple d’Asie et qui implique au-delà de l’esthétisme toute une attitude face à la vie, au monde et au destin de l’homme et d’une nation.



Cet article est extrait du numéro 92 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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