La Corée, un patrimoine unique, à préserver, à découvrir et à faire mieux connaître

Par Pierre CAMBON
Conservateur en chef du patrimoine / Musée Guimet

La Corée, un patrimoine unique, à préserver, à découvrir et à faire mieux connaître

La Corée n’est ni la Chine, ni le Japon et a son charme propre. Les sites classés au Patrimoine Mondial par l’UNESCO sont une invitation au voyage à travers le pays, sa culture et son art du temps des trois royaumes (1er – 7ème s.) jusqu’à l’époque Joseon (1392-1910), où Séoul se voit érigée au rang de capitale. L’infrastructure actuelle permet l’accès aux sites sans grande difficulté par le train ou la route. Les premiers sites classés en province le sont en 1995, Gyeongju, la Nara coréenne, au sud-est du pays, avec le temple de Bulguksa, la grotte de Seokguram, en même temps que le monastère du Haeinsa dans les monts de Gaya. Viendra plus tard, en 1997, la cité de Suwon au sud de la capitale et ses fortifications du 18ème siècle. Quant à Séoul, elle est représentée par le palais Jongmyo, classé en 1995, centre du culte des ancêtres de la dernière dynastie, et le palais Changdeok, classé en 1997, très bel exemple d’architecture palatiale aux 18ème et 19ème siècles. Ces sites historiques, tous très visités, sont autant d’étapes d’un tourisme culturel que la Corée cherche à développer ces dernières années.

Gyeongju, le temple Bulguksa, le royaume du Buddha.

Gyeongju plonge aux racines du passé coréen qui, comme sa langue l’atteste, témoigne d’origines ouralo-altaïques. L’illustration la plus spectaculaire en est ces couronnes et ses parures en or, retrouvées dans les tombes, dont le musée est riche, mais surtout ces tumuli immenses, comme des vagues soulevées, qui font du parc des tumulus, en plein cœur de la ville, un lieu inoubliable. Ceux-ci renvoient au royaume de Silla, dans sa phase archaïque (1er – 7ème s.), avant le grand Silla (7ème – 10ème s.) qui fait l’unification d’une partie de la péninsule grâce à la Chine des Tang, établissant le bouddhisme comme un système d’état.

C’est à cette dernière période que renvoie le temple de Bulguksa, le royaume de Buddha, fondé en 750. Comptant quelques statues bouddhiques de la période Silla, l’ensemble traduit dans les trois dimensions l’univers du bouddhisme, qui se détache du simple monde terrestre. Pour accéder à la plateforme sur laquelle est érigé le temple, deux escaliers à la pente assez raide visualisent le passage. Dans la cour principale, le pavillon central, en bois très coloré, est dédié au Buddha (Taeung-jon), derrière deux pagodes de pierre au profil différent, symbolisant la rencontre d’un Buddha du passé et de Sakyamouni. Une cour en contrebas évoque le parinirvana (Kuknak-jon), quand d’autres pavillons en hauteur sont dédiés au bodhisattva compatissant (Kwaneum-jon) ou au Buddha cosmique (Piro-jon).

Le plus exceptionnel, toutefois, reste la grotte de Seokguram, édifiée de main d’homme, en haut d’une des montagnes qui encadrent Gyeongju. Face à la mer de l’Est, un Buddha de granit, de 3 m. 50, fait le geste de la prise de la terre à témoin, sous une coupole décorée d’un lotus. Si l’accès est stoppé par une baie vitrée, les reliefs qui ornent l’antichambre sont parfaitement visibles et frappent par leur maitrise ou bien leur réalisme, évoquant les huit catégories d’êtres dans la cosmogonie bouddhique, de part et d’autre des deux gardiens de porte.

Gyeongju, la grotte de Seokguram, le Buddha face à la mer de l’Est.

Gyeongju, l’étang d’Anapji et les pavillons royaux.

Mais il faudrait citer aussi Namsan, la montagne du sud, et ses reliefs bouddhiques, perdus en pleine nature, ou l’étang d’Anapji avec ses pavillons royaux, sans oublier l’observatoire astronomique de Cheomsongdae, le temple de Bunhwangsa et l’ancienne forteresse. On ne peut pas non plus ne pas citer la cloche Emille au musée, chef-d’œuvre en bronze, de taille monumentale, avec ses entités célestes, ciselées dans le métal. Gyeongju est une mine d’excursions tout autour de la ville, et ce jusqu’à la mer.

Le monastère de Haeinsa, la bibliothèque du tripitaka coréen.

Le monastère du Haeinsa fut fondé sous la période Goryeo (10ème-14ème s.), quand la péninsule était soumise aux incursions barbares sur ses frontières du nord, khitan d’abord, liao ensuite, avant la déferlante mongole qui culmine avec l’invasion de 1231. Pour y faire face, le roi met le royaume sous la protection du Buddha et invite ses sujets à recopier tous les textes sacrés. Cette grande œuvre est le tripitaka coréen, la plus grande bibliothèque bouddhique connue à l’heure actuelle, une bibliothèque qu’abrite le Haeinsa, derrière le monastère, dans un endroit sauvage, au cœur de la montagne. Accéder au temple est déjà une excursion en soi, à travers la forêt, et permet de s’immerger en pleine nature, avant de gagner les hauteurs, où se niche la fondation bouddhique, dans un cadre de toute beauté, quelle que soit la saison. Le pavillon central surplombe une cour très vaste, où s’élève avec élégance une pagode en pierre à la silhouette très fine. Derrière, un escalier abrupt mène à la bibliothèque, installée dans un lieu surélevé et ceinturé de murs. A l’intérieur, après la porte ovale qui permet d’accéder dans les lieux, deux halles se font face, édifiées en bois nu. Construites sur pilotis, légèrement en hauteur, et ouvertes à claire-voie, malgré la rudesse du climat en hiver, elles abritent, soigneusement rangées sur des étagères, aménagées pour elles, les 81.000 tablettes du tripitaka coréen, planches à la forme allongée et sculptées dans le bois en caractères chinois. Un système de ventilation naturelle, combiné avec un sol soigneusement composé, à base d’éléments naturels, a permis de préserver ce patrimoine exceptionnel pour tout le monde bouddhique, réunissant les grands textes du Bouddhisme Mahayana. A noter le petit musée, à l’entrée du monastère, qui abrite la statue en bois peint du grand maitre Huirang. Haute de 82 cm, elle date du 10ème s. et fait figure de portrait. Elle constitue un document unique en Corée, par son ancienneté et par son réalisme.

La cité de Suwon, les murailles et l’une des portes de la ville.

La cité de Suwon fut rendue célèbre par les funérailles qu’organise le roi Chongjo (r. 1776-1800), pour son père, le prince Sado qui périt étouffé, sur l’ordre de son père, le roi Yongjo (r. 1724-1776), dans un coffre de riz. La vie de celui-ci est relatée par sa femme, Mémoires d’une reine de Corée (éditions Picquier, Paris, 2002). Le corps du prince fut transféré de Yangju à Suwon, et nombre de peintures évoquent cet évènement particulièrement marquant. C’est à cette occasion que le roi Chongjo fit édifier la forteresse de Hwaseong, à Suwon, l’une des fortifications les plus impressionnantes de toute la péninsule. Celle-ci montre le monarque parfaitement au fait des derniers développements de la technologie à une époque qui en Corée correspond à un « siècle des lumières », une période de paix et de prospérité, mais aussi de réformes. La péninsule alors est sous l’influence du mouvement Silhak, la « Science du réel », un mouvement de pensée en réaction contre un néo–confucianisme jugé par trop rigide, sectaire et théorique. Est souligné l’importance de connaissances concrètes, et Séoul se met à l’école de Pékin, qui voit la diffusion du savoir européen par le biais des Jésuites. A côté de la cartographie, la cour s’intéresse aux ouvrages d’art en matière militaire. La forteresse de Suwon se présente donc comme un système complexe – une muraille, de plusieurs mètres de haut, serpentant au fil des collines, sur plusieurs dizaines de kilomètres, ponctuée de portes à la taille imposante, de bastions défensifs, combinant la pierre avec la brique. Elle constitue une belle promenade au milieu de la ville, agrémentée de parcs, notamment quand le rempart franchit au nord la rivière de Suwon qui coupe la ville en deux, l’enjambant par un pont à sept arches, que surmonte un pavillon de bois. La porte du nord, avec son ouverture en arche et sa double toiture, est équipée d’un sas en demi-lune qui fait office de sas de protection. Construite de 1793 à 1796, la citadelle, qui apparaît comme une prouesse technique, attire chaque jour des visiteurs nombreux, coréens, mais aussi étrangers.

Séoul, le sanctuaire Jongmyo. Cérémonie confucéenne, rendant hommage aux souverains de Joseon.

Le sanctuaire Jongmyo à Séoul est le cœur du système monarchique coréen, sous la période Joseon (1392-1910). Cest là qu’est rendu le culte des ancêtres aux monarques défunts. Celui-ci est la pierre angulaire du confucianisme en Corée, qui, depuis l’avènement de la dynastie, est l’idéologie officielle du royaume, sur le modèle de la Chine des Ming (1368-1644). Le sanctuaire Jongmyo se présente comme un ensemble de bâtiments et de cours, qui s’intègrent dans un parc ombragé, en plein cœur de Séoul : A l’entrée, un groupe de pavillons où se prépare la cérémonie ; non loin de là, le sanctuaire principal, conçu comme une vaste cour dallée, de plan rectangulaire, que borde sur toute sa longueur une construction en bois, peint en rouge très sombre, au toit de tuiles noires. Là sont abritées les tablettes ; derrière, un sanctuaire secondaire, sur le même modèle, mais de dimensions moindres. C’est là, dans la structure la plus grande, que se tient, chaque année, le culte rendu aux souverains de Joseon, selon un rituel immuable, en usage depuis la dernière dynastie. En costume de haut fonctionnaire de la période Joseon, lés officiants rendent hommage, suivant un protocole très strict, aux monarques passés. Le cérémonial est lent et se traduit par des offrandes symboliques d’encens, de fruits et de musique Celle-ci, aux accents nostalgiques, est directement héritée de la Chine des Tang (7ème – 10ème s.), tout comme les instruments. La cour aux proportions très amples permet d’accueillir une assistance nombreuse, lors de cet évènement. Même déserte, celle-ci ne manque pas d’impressionner par ses dimensions imposantes, sa perspective horizontale et son pavage de pierre, d’une planéité remarquable. Face à la galerie couverte, quasiment rectiligne, et au toit surbaissé, son espace vide n’est pas sans une certaine grandeur par cette austérité qui se dégage des lieux. Edifié avec l’avènement de la dynastie, le sanctuaire fut détruit lors de l’invasion japonaise (1592-1598). Il fut rebâti en 1608.

Séoul, palais Changdeok, pavillon Juhamnu.

Le palais Changdeok constitue un havre de verdure, au cœur même de Séoul. Le palais de l’Est est d’abord conçu comme un palais secondaire, quand la cour et le roi siègent au palais Gyeongbok. Mais, celui-ci détruit lors de la guerre Imjin (1592-1598), le palais Changdeok se voit de facto érigé en centre du pouvoir Joseon, et ce jusqu’au 19ème s. Il couvre une superficie très vaste, qu’illustre fidèlement le plan à vol d’oiseau, conservé au musée de l’université Goryeo : D’un côté, les bâtiments royaux, comme autant de pavillons sur le modèle chinois, avec leurs couleurs vives, rouge, vert ou noir, quand les murs sont peints d’un rose pâle très doux ; de l’autre, un espace privé et réservé au roi, le Biwon ou le jardin secret. Dans la partie ouverte, la salle du trône s’orne du paravent avec les cinq montagnes, que dominent le soleil et la lune, dans le ciel d’un bleu nuit. A côté, des bâtiments de réception, ou bien d’habitation, très richement meublés, parfois surélevés sur pilotis de pierre ; non loin, un jardin suspendu, scandé de cheminées, où le décor de brique brode sur des motifs de nature et d’oiseaux. Dans la partie fermée, boisée et vallonnée, La bibliothèque royale domine une pièce d’eau, dans un cadre apaisant. Plus loin, une porte au linteau de pierre, gravé de caractères anciens, marque l’entrée au cœur même du domaine, un espace bucolique et champêtre, bordé par un lac, agrémenté de roches décoratives. Celui-ci permet d’accéder au hameau, où sont édifiés pour le roi, cantonné au palais, quelques maisons du monde « réel », habitation de yangban en bois sombre, bâtiment tapissé de papier (hanji), où le jeu des portes coulissantes crée une perspective hypnotique. Au-delà du village, le parc est ponctué, au fil des accidents de terrain, par des pavillons, le long de la rivière, des ponts ou des cascades, témoignant d’une véritable poésie, d’un sens paysager, d’un goût de la nature, de la simplicité, et ce en toute saison.

Séoul, le palais Changdeok. (1) Pavillon Nakseonjae, cour extérieure.

(2) Injeongjeon, pavillon principal dont le nom signifie « l’endroit où l’on fait de la politique équitable ». Le roi y traitait les a aires nationales.

(3) Intérieur du pavillon Injeongjeon, salle du trône.

(4) Pavillon Daejojeon, où séjournait la reine.

(5) Jardin Huwon, pavillon Buyongjeon.

La Corée dispose d’un patrimoine unique qui reste à découvrir par sa fraîcheur et par sa variété, un patrimoine qui plonge au cœur de l’Eurasie et mêle avec beaucoup de tolérance la référence au bouddhisme, comme au confucianisme. Ce patrimoine est fragile. Il est à préserver, à l’écart d’un tourisme de masse, parce qu’intimement lié à une vision poétique de la marche du monde et du cadre de vie.



Cet article est extrait du numéro 95 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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