Devenir écrivain en Corée du Sud : Mode d’emploi

Par JEONG Eun-Jin
Maître de conférences à l’INALCO

Devenir écrivain en Corée du Sud : Mode d’emploi

Le parcours que doit effectuer un aspirant écrivain en Corée du Sud est depuis des décennies parfaitement balisé.
Le rôle important qu’y joue la presse écrite constitue une particularité coréenne. Les choses sont-elles en train de changer ?

« En France, comment fait-on ses débuts en tant qu’écriain ? » m’a récemment demandé une romancière coréenne trentenaire. Le mot debyu, dérivé du français « débuts », s’utilise en Corée aussi bien dans le champ littéraire que dans le show-biz, pour un acteur par exemple. Quand un écrivain coréen se présente, il précise souvent l’année de sa naissance — ce qui permet à l’interlocuteur de savoir dans quel contexte politique et social il a grandi —, suivie de celle de ses débuts. Le terme debyu pourra en l’occurrence se substituer à un autre, deungdan. Relevant, lui, du lexique sino-coréen, celui-ci signifie littéralement « monter sur l’estrade ». Les écrivains qui sont « montés sur l’estrade » forment ce qu’on appelle un mundan, cercle littéraire qu’on ne peut donc rejoindre qu’après avoir réussi l’épreuve du deungdan.

Certes, il faut bien faire ses premiers pas et ceci est valable quel que soit le domaine dans lequel on se lance, mais les débuts littéraires constituent une spécificité coréenne de par leur caractère officiel et systématique. Il existe en Corée plusieurs voies pour se faire reconnaître en tant qu’écrivain, mais la plus royale est de passer par un des concours institués par les quotidiens nationaux ou régionaux. Ce qu’on appelle Sinchunmunhye, « Art littéraire du nouveau printemps », procède de la façon suivante : fin octobre ou début novembre, les journaux qui organisent ce genre de compétition — une vingtaine aujourd’hui — déclarent l’ouverture de la saison. Les candidats disposent d’un mois environ pour soumettre leurs manuscrits dans différents genres, variables selon les médias, tels que nouvelle, poésie, conte, théâtre, essai, critique. Les textes sont examinés par des experts (critiques littéraires qui sont en général aussi universitaires, écrivains ayant un capital symbolique) et enfin, les noms des lauréats sont annoncés dans le premier numéro de l’année suivante du journal concerné, dans lequel on peut lire les œuvres récompensées. Si ces concours sont ouverts à tous, ils représentent un objectif à atteindre surtout pour les étudiants en Création littéraire et aussi en Littérature coréenne, qui s’y préparent tout au long de l’année.

En Corée, les liens amoureux entre la littérature et la presse écrite remontent quasiment à la naissance de celle-ci, à la n du XIXe siècle — Hanseong sunbo (1883- 1884) étant généralement considéré comme le premier journal moderne. En ces temps troublés où l’indépendance de la nation est menacée, la modernisation s’impose comme la seule réponse possible et les réformistes sont tout à fait conscients de l’importance de ce nouvel outil « qui permet à l’homme de s’informer de ce qui se passe dans le monde, d’enrichir ses connaissances et de mieux se préparer à l’avenir* », selon les termes de Yu Kil-jun (1856-1914) dans son célèbre ouvrage intitulé Seoyugyeonmun (Observations lors des voyages en Occident, 1895). Yu a œuvré en personne à la création de plusieurs périodiques. Dans un contexte où le marché du livre n’était pas encore très performant, les journaux o raient un précieux lieu d’échange des idées nouvelles avec comme objectifs l’information, l’instruction, mais aussi la distraction. Un lieu cher aux écrivains dont beaucoup ont d’ailleurs travaillé comme journalistes. En plus des pamphlets politiques et d’autres essais, ils fournissaient des œuvres littéraires dont la publication en feuilleton constituait un moyen pour le journal de fidéliser les lecteurs et permettait aux auteurs de s’assurer des revenus réguliers (contrairement à ce qu’on pourrait croire, les romans ne visaient pas seulement à distraire, mais aussi à instruire. Yi Hae-jo (1869- 1927), un des auteurs de romans prémodernes, le précise déjà en 1911 en marge de son Sang de la fleur publié en feuilleton dans Maeil sinbo). La pratique du feuilleton, qui appartient pour l’essentiel en France au XIXe siècle, perdure encore en Corée.

* Yu Kil-jun, Seoyugyeonmun, Séoul, Myongmundang, 2003, p.422-423.

On peut par ailleurs affirmer que les journaux et les magazines ont contribué, à travers les concours qu’ils organisent, à la prédominance dans le champ littéraire coréen du genre bref en matière de fiction. Avant que la diffusion de la littérature coréenne en dehors de la sphère nationale n’entraîne une évolution dans les années 1990, les meilleures proses coréennes étaient souvent courtes.

Revenons donc aux concours. Parmi les initiatives pionnières, on peut citer celle de Choe Nam-son (1890-1957), poète et historien majeur du tournant moderne, qui a lancé dans sa revue Sonyeon (Adolescence, 1908-1911) un appel à contributions dans la nouvelle forme poétique qu’il venait d’initier. C’est avec une autre revue de Choe Nam-son, Cheongchun (Jeunesse, 1914-1918), qu’un véritable concours littéraire voit le jour en 1918 sous l’égide de Yi Kwang-su (1892-1950), considéré comme le père du roman moderne. Le terme Sinchunmunye apparaît pour la première fois en 1925 dans le Donga ilbo, vite imité par le Chosun ilbo. Les modalités telles qu’elles sont dé nies dans les années 1930 ne sont guère différentes de celles qu’on connaît aujourd’hui. Mise à part une période d’interruption d’une quinzaine d’années du fait de l’interdiction de ces journaux en 1940 par les autorités coloniales japonaises, ces concours ont toujours existé et bien d’autres quotidiens en ont, depuis, mis en place.

Le premier roman écrit par un écrivain professionnel publié en feuilleton. Yi In-jik, Larmes de sang, Mansebo, 1906.

Les Sinchunmunye constituent encore aujourd’hui la voie principale qui mène au statut d’écrivain. Il s’est même agi pendant longtemps de la seule, si l’on excepte le système de recommandation, quasiment disparu de nos jours, qui astreignait les candidats écrivains à avoir des textes « recommandés » par des noms qui faisaient autorité. Garantes d’une certaine qualité littéraire, ces deux pratiques sont pourtant de plus en plus critiquées, accusées d’être à l’origine de la prééminence de quelques courants littéraires au détriment des tentatives novatrices. Certains écrivains et critiques faisant partie de la vielle garde du sérail littéraire participent en effet à plusieurs jurys depuis de longues années, ce qui risque d’obliger les aspirants à se conformer aux règles du jeu telles qu’ils les ont tacitement définies. En novembre 2014, le Hankook ilbo publie un dossier sur le sujet où l’on apprend qu’il existe des cours particuliers pour acquérir des « astuces » permettant de gagner rapidement un concours ! Spécialiste de littérature coréenne et traducteur, Bruce Fulton définit le terme mundan comme une « institution littéraire, structure du pouvoir dans laquelle la littérature est écrite, publiée, critiquée et enseignée* ».

* “The literary establishment ; the power structure within which literature in Korea is written, published, critiqued, ant taught” (Bruce Fulton, “Looking Back”, List – Books from Korea, Vol. 8, Summer 2010, Korea Literature Translation Institute, p.92).

Autre phénomène notable, un nombre non négligeable de lauréats de Sinchunmunhye ne parviennent pas à produire de bons textes par la suite*. De nos jours, pour faire une réelle percée, il semble nécessaire d’avoir une deuxième récompense — soit un des prix littéraires classiques consacrés aux textes brefs, soit un de ceux qui sont attribués par les grands éditeurs et qui visent le plus souvent les textes longs. Certains romanciers traitent dans leurs œuvres de ces différents aspects du parcours emprunté par tous ceux qui veulent devenir écrivains : dans son roman Writing Club (2010), Kang Young-sook raconte avec humour et tendresse l’amour de la littérature et le désir de reconnaissance d’une jeune fille mal dans sa peau et la nouvelle « Invader Graphic » (2009) de Yun Ko-Eun met en scène la vie d’une jeune femme qui a remporté un concours littéraire et qui vivote malgré tout au jour le jour, pour ne citer que deux exemples parmi les plus originaux.

*D’après un ouvrage publié en 2003, sur les 82 écrivains auprès desquels l’auteur a effectué un sondage et qui ont remporté un concours dans les années 1990, seuls 10 auraient publié au moins un livre (Im Won-sik, Etude des concours Sinchunmunye vus à travers l’histoire de mundan, 2003, p.95).

Si la prédominance des concours littéraires se trouve légèrement ébranlée depuis quelques temps, le phénomène est dû en partie à la diversification des moyens dont dispose le nouveau venu pour devenir écrivain. Cette ouverture, un peu forcée il faut bien le dire par le cours des choses, trouve son origine dans la généralisation de l’accès à Internet. Certains textes d’amateurs ont connu un grand succès auprès du public, indépendamment de leur qualité littéraire, et les éditeurs se sont mis en chasse de nouveaux talents sur le Web. Cela ne signifie pas que les écrivains coréens font désormais leurs débuts par ce biais, loin de là, mais que les différents acteurs du champ littéraire – écrivains, éditeurs, libraires, presse écrite remontent été amenés à revoir le système avec un regard critique et à l’adapter à cette évolution, par exemple en créant ensemble des sites où on peut lire des textes de qualité inédits, diffusés sous forme de feuilleton (encore et toujours). La nouvelle configuration fait aussi la part belle à la littérature de genre, jusque-là totalement méprisée, ou encore encourage par des prix littéraires l’écriture de proses longues, surtout si elles ont un potentiel d’adaptation pour le cinéma ou d’autres formes artistiques. Toutefois, même si son rôle est devenu moins important que par le passé lorsqu’elle était le principal support de publication, la presse écrite continue à être présente dans le champ littéraire (concours, prix...), ce qui fait d’elle un acteur à part entière et ce d’autant plus que les tirages des journaux restent incomparablement supérieurs à ceux des pays comme la France.



Cet article est extrait du numéro 93 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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