La longue marche de la diffusion des œuvres coréennes en France

Par Jacques BATILLIOT
Traducteur

La longue marche de la diffusion des œuvres coréennes en France

Si le Livre Paris 2016, qui a rendu un bel hommage à la littérature sud-coréenne, est le symbole des indéniables progrès de celle-ci dans la connaissance qu’en ont les Français aujourd’hui, il est non moins indéniable que beaucoup reste encore à faire, notamment dans le domaine de l’édition.

« La voie la plus rapide pour faire connaître notre pays aux gens d’ici serait à mon sens de leur faire lire nos histoires dans leur langue. Ils ont entendu parler du Japon et de la Chine, mais pas de la Corée. Ils ne savent même pas qu’elle existe ! » (Li Chin, Shin Kyung-sook, Ed. Philippe Picquier, 2010).

Il n’y a pas si longtemps de cela, disons jusque dans les années 1990, pour espérer trouver un livre coréen traduit en français, il fallait explorer les rayons « Chine » ou « Japon » des librairies, avec un espoir de succès incertain. Même si la littérature coréenne continue à être moins traduite que ses deux homologues, le fait qu’elle se soit vu dédier l’édition 2016 du Salon du livre en France — invitation sans précédent et de grande portée symbolique — illustre de façon significative le chemin parcouru en un peu plus de 20 ans.

Au commencement était... pas grand-chose. Le grand ancêtre semblerait être la publication en 1892 aux éditions Dentu, dans la Petite Collection Guillaume, du livre Le Printemps parfumé, une version du célèbre roman Chunhyang enrichie de superbes illustrations art nouveau. Cette première fut suivie de peu par la publication chez Ernest Leroux, en 1895, de Le Bois sec refleuri. Au cours des décennies suivantes, le nombre de parutions reste vraiment anecdotique.


LE TEMPS DES PIONNIERS

Pour voir les choses bouger, il faut attendre les années 1970-1990 que l’on peut qualifier de pionnières. On peut d’abord définir ce temps comme celui où des traducteurs prennent l’initiative de proposer leur travail à des éditeurs, ce qui entraîne quelques publications sporadiques sous formes d’anthologies — romans, contes, poésie — en particulier aux éditions P.A.F. (Pour l’analyse du folklore), mais aussi au Léopard d’or (1981), à L’Asiathèque (1982), aux Editions Le Méridien (1988, 1982)... Des années 1970 à 1990, quelques dizaines de livres traduits du coréen sont ainsi publiés en France (source : Korea Litterature Translation Institute) : chez Actes Sud, L’Oiseau aux ailes d’or d’Yi Munyôl, Le Prophète, Ce Paradis qui est le vôtre d’Yi Ch’ôngjun ; chez Philippe Picquier L’Ame du vent d’Oh Jung-hi, par exemple. Deux éditeurs que nous allons retrouver aussitôt.

La période qui suit et qui s’amorce dans les années 1990 va se révéler décisive et ce pour plusieurs raisons. D’abord du côté français, du fait de quelques maisons d’édition qui commencent véritablement à avoir une « politique coréenne ». Il faut citer à nouveau en particulier Actes Sud qui crée une collection coréenne dès 1989, et Philippe Picquier, plus généraliste (littératures japonaise, chinoise), mais qui va également s’intéresser à la Corée, ce qui permettra à cette maison d’édition de présenter à Livre Paris 2016 un catalogue spécifique d’une cinquantaine de titres coréens, dont une vingtaine d’albums jeunesse. Une autre collection originale va voir le jour en 2004 aux éditions Imago : « Scènes coréennes », plus particulièrement dédiée au théâtre.

Il faut également mentionner un événement marquant pour l’année 1995, la venue en France de treize écrivains sud-coréens dans le cadre des Belles étrangères, une manifestation annuelle du Centre national du livre (organisée sous l’égide du ministère de la Culture) consacrée cette année-là à la littérature coréenne.

LE TEMPS DES MÉCÈNES

Par ailleurs, de leur côté, les Coréens décident à cette même période de prendre en main la diffusion de leur littérature. Premier exemple : en 1992 est créée The Daesan Foundation, une organisation privée associée à la plus grande librairie de Corée du Sud, Kyobo, et dont le but est de faire connaître la littérature coréenne dans le monde. Puis, sur les bases de la Fondation coréenne de la culture et des arts, inaugurée en 1974, est fondé en 2001 un organisme public, le Korea Litterature Translation Institute, bien connu dans les milieux de l’édition française par son sigle KLTI, et dont la raison d’être est de soutenir la traduction des œuvres coréennes, de favoriser les échanges littéraires avec les autres pays et la diffusion de la littérature de Corée à l’étranger. Philippe Picquier quant à lui déclare ne « jamais avoir publié sous prétexte que ça permettait d’avoir une subvention ». On se plaît à croire qu’il n’est pas le seul dans ce cas.

Quoi qu’il en soit, la création de ces deux organismes va avoir un effet décisif sur la publication en France d’ouvrages traduits du coréen grâce aux subventions qu’ils accordent à la traduction et à l’édition de ces textes. Les faits sont là : alors que le nombre d’ouvrages coréens publiés en France chaque année était inférieur à 7 jusqu’en 1990, ce nombre est passé, ces dernières années, à une vingtaine d’ouvrages par an en moyenne, soit une multiplication par trois des publications.

Pour avoir une idée des résultats obtenus, on peut prendre les chiffres du nombre de traductions en français toutes langues confondues pour l’année 2014 (source : Livres Hebdo/Electra) : le nombre de livres traduits du japonais arrive en 2e position (1396 titres traduits ; 11,8 % du total) derrière l’anglais (7060 titres ; 59,5% du total). Un bémol : ce score japonais bénéficie sans doute largement du grand nombre de mangas, les bandes dessinées japonaises, publiées en France. À cette aune, le coréen représente avec 18 traductions en français (nombre qui ne prend pas en compte les manhwa — équivalents coréens des mangas — édités par Casterman, Booken Manga, Kwa-ri, Paquet...) 0,15% du total — ce qui n’est pas si mal si on rapproche ces chiffres du chinois qui arrive en 10e position avec 76 titres traduits (0,6 % du total).

VERRE À MOITIÉ VIDE OU À MOITIÉ PLEIN ?

S’il est un genre littéraire dans lequel les écrivains coréens excellent indiscutablement, c’est bien la nouvelle (que les Coréens appellent danpyeon soseol, « bref récit »). Malheureusement, proposer un recueil de nouvelles à un éditeur français, c’est presqu’immanquablement se voir opposer une grimace et le commentaire : « Les nouvelles, ça ne se vend pas », quelle que soit la qualité desdites nouvelles et malgré les exemples contraires. On pourrait faire des remarques du même ordre à propos de la poésie, genre très prisé en Corée mais très délaissé par l’édition française non spécialisée, à l’exception notable de Belin avec sa collection « L’Extrème Contemporain » et la revue PO&SIE — éditeur qui publie notamment le grand poète Ko Un.

Plus récemment, est apparu un nouveau facteur qui risque de compliquer la diffusion de la littérature coréenne en France : les agents littéraires. De façon classique, les négociations pour la cession des droits se passaient directement (ou semi-directement, le traducteur servant généralement d’intermédiaire bénévole pour la bonne compréhension entre les interlocuteurs) entre l’éditeur et l’auteur coréen qui, le plus souvent, était propriétaire de ces droits. Chacun y trouvait son compte, l’écrivain pouvant accepter des droits moindres de la part d’une maison d’édition « petite » mais à la compétence avérée dans ce domaine et pour lequel le traducteur qui, lui, connaît le marché français pouvait lui fournir des garanties. La logique de l’agent est quant à elle purement mercantile : obtenir un prix maximum sur lequel il prélève une commission, même si l’acheteur et son personnel n’ont aucune expérience dans le domaine coréen. On a ainsi vu des textes traduits en français massacrés sans états d’âme par des « correcteurs » salariés du fait de leur méconnaissance absolue de la culture coréenne ou un livre imposé par l’agent à la place d’un autre qui convenait beaucoup mieux au marché français. Cette pratique risque de mettre hors-jeu un certain nombre de « petits » éditeurs particulièrement efficaces, mais financièrement désarmés devant les exigences de ces intermédiaires stipendiés.

« PETITS », « MOYENS » OU « GRANDS » ÉDITEURS FRANÇAIS ?

Or, ce sont les deux premières catégories d’éditeurs qui ont été les agents les plus efficaces de la diffusion des œuvres coréennes en France. Dans l’édition du 17 mars 2016 du journal Libération, on pouvait lire : « Pas moins de 30 auteurs sud-coréens, seront présents au Salon. Ils y présenteront leurs livres traduits en français par des éditeurs comme Zulma, Philippe Picquier, Serge Safran, l’Asiathèque ou encore Actes Sud... » Il est assez remarquable de noter que dans cette liste (non exhaustive bien sûr), à part Actes Sud qui avec un chi re d’a aires de plus de 60 millions d’euros est au nombre des vingt premières maisons d’édition françaises, aucun des éditeurs cités par le quotidien n’atteint les 2,5 millions de chiffre d’affaires, certains se trouvant bien en dessous de cette barre, voire même ne fonctionnant que grâce à l’aide du KLTI. Pourquoi Libération ne cite-t-il — spontanément on veut le croire — que ceux-là, et non Gallimard, Flammarion, les maisons les plus prestigieuses des groupes Hachette Livre ou La Martinière, etc., qui pourtant publient — mais seulement épisodiquement — des ouvrages traduits du coréen (et non des moindres : cf. L’Oiseau de Oh Jung-hi au Seuil ou Prends soin de maman de Shin Kyung-sook chez Oh ! Editions, du groupe Editis, Le Chant du sabre de Kim Hoon chez Gallimard) ? Peut-être parce que la diffusion et la distribution des ouvrages traduits du coréen ont largement été le fait des « petits » et « moyens » éditeurs français, largement soutenus en la matière par les aides du KLTI, alors que les « grands » éditeurs étaient moins sensibles à ce genre de facteur.

Se pose aussi la question des ventes. À part quelques têtes d’affiche comme Hwang Sok-yong ou Kim Young-ha par exemple, les auteurs coréens, même parmi les plus appréciés dans leur pays, restent globalement assez mal connus en France. Distribuer un de leurs livres est donc l’équivalent du lancement de la première œuvre d’un auteur français — opération notoirement peu rentable pour les éditeurs. Les résultats sont souvent décevants et intéressent peu, à ce titre, les « grands » de l’édition. La légèreté de structure des « petits » leur permet de faire face au problème — plus ou moins.

Ainsi donc, si l’on peut légitimement se réjouir des incontestables progrès accomplis ces dernières années dans la diffusion en France des œuvres coréennes, le temps n’est pas encore venu pour les différents acteurs — mécènes coréens, éditeurs français, traducteurs — de se reposer sur leurs lauriers.



Cet article est extrait du numéro 92 de la revue "Culture Coréenne", publication du Centre Culturel Coréen. Pour découvrir ce numéro dans son intégralité, cliquez ici.

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