Jeonju, ville d’histoire et de traditions

Par JEONG Eun Jin, maître de conférences à l’INALCO

Jeonju, ville d’histoire et de traditions

Pavillon Omokdae, où Yi Seong-gye aurait exprimé son intention de renverser Goryeo.  ⓒONTC

Jeonju est le chef-lieu de la province du Jeolla-Nord située dans le sud-ouest de la péninsule coréenne. C’est là que serait né le clan Yi qui régna sur la Corée pendant cinq cents ans (1392-1910). C’est en 1380, sur la terre de ses ancêtres, plus précisément à la Terrasse du paulownia (Omokdae) où il s’arrêta pour célébrer sa victoire contre les envahisseurs japonais, que Yi Seong-gye, futur fondateur et roi de Joseon, aurait laissé paraître son intention de renverser la cour de Goryeo, en récitant un poème de l’empereur Gaozu de la dynastie chinoise des Han :

Un vent violent s’était levé,
Les nuages montaient et volaient…
Mon prestige s’est imposé au monde,
Et je reviens au sol natal.
Où trouverai-je des héros
Pour garder les quatre horizons(1) ?



Tout au long de la dynastie Joseon, Jeonju accueillera les bureaux et la résidence du gouverneur de la province du Jeolla et restera une des villes coréennes les plus importantes, aussi bien par la taille de sa population que pour son prestige. Celui-ci remonte en réalité à bien plus loin encore. Alors que le royaume de Silla a unifié en 668 une grande partie de la péninsule en obtenant la reddition de ses voisins, Goguryeo et Baekje, un de ses généraux, Gyeon Hwon, se rebelle et lève une armée en 892. Il fonde en 900 un nouvel Etat nommé Hubaekje (Baekje postérieur), entraînant à nouveau un morcellement de la péninsule. Il fait de Jeonju la capitale de ce nouveau royaume, la cité bénéficiant notamment de sa situation à l’amont du fleuve Mangyeong, ce qui lui permet de procéder à des échanges avec la Chine.

Depuis la découverte en 2015 des vestiges d’une forteresse de Hubaekje, les autorités de Jeonju ont intensifié les fouilles archéologiques à la recherche d’autres restes susceptibles de redorer le blason de la ville.

Dans son célèbre roman fleuve Honbul [La Lumière de l’âme], une saga familiale sur fond d’occupation japonaise, Choe Myeong-hui (1947-1998), originaire de Jeonju, montre à travers un personnage d’historien l’attachement des gens de sa ville à cette filiation :

« Joseon est peut-être Baekje. Silla a fait chuter ce dernier avec l’aide des Tang, puis a été absorbé à son tour par Goryeo. Celui-ci a été remplacé par Joseon. C’est à Jeonju, capitale de Hubaekje, fondé avec la nostalgie pour Baekje, que Yi Seong-gye, descendant de Baekje, s’est soulevé pour battre Goryeo qui avait du sang de Shilla et pour fonder Joseon. Joseon est peut-être Baekje ressuscité2. »

Le roi Taejo, né Yi Seong-gye, fondateur de la dynastie Joseon.  © Royal Portrait Museum

Au vu de son passé glorieux, rien d’étonnant à ce que la ville constitue une excellente porte d’entrée pour découvrir la culture de la province du Jeolla qui est d’une incroyable richesse. Une de ses spécialités, le papier, nous plonge dans un monde peuplé d’histoires. La renommée mondiale du papier coréen traditionnel n’est plus à faire. Pour l’anecdote, c’est le matériau que Victor Segalen choisit en 1912 à Pékin pour publier son recueil de poèmes Stèles, inspiré de monuments chinois. Sa « collection coréenne » accueillera deux autres ouvrages, dont Connaissance de l’Est de Paul Claudel. Celui-ci s’enthousiasme dans une correspondance adressée à Segalen : « Quel papier ! Où l’avez-vous trouvé ? Cette espèce de feutre nacré où l’on voit par transparence des algues, des cheveux de femmes, des nerfs de poissons, des cultures d’étoiles ou de bacilles, la vapeur de tout un monde en formation3 ! » La production et le commerce de ce papier vergé original étaient très localisés dans les sites des provinces du Jeolla et du Gyeongsang où l’on trouvait d’abondants mûriers, lesquels constituaient le matériau de base, une eau peu ferrugineuse et des facilités de transport – notamment à Jeonju dont le papier était considéré comme étant de première qualité. Utilisé depuis l’époque de Goryeo pour la correspondance diplomatique et les documents destinés au roi, il est fabriqué selon des procédés artisanaux qui ont perduré au fil des siècles. Ce papier traditionnel, appelé hanji est aujourd’hui savamment exploité grâce au grand sens du design des Coréens, à travers de très nombreux produits d’une finesse remarquable : éventails, boîtes à couture, coffrets, lanternes, lustres et même meubles.

Le Musée du Hanji à Jeonju présente notamment une vaste collection d’objets fabriqués avec le papier traditionnel coréen.  ⓒONTC

Lustre en hanji témoignant de l’esprit créatif des artisans d’art coréens d’aujourd’hui qui renouvellent avec brio un savoir-faire ancestral.

La ville de Jeonju était également un des hauts lieux de la xylographie. Vivaient dans les environs des gens qui pratiquaient le brûlis pour amender le sol et revendre du charbon. Ces lieux étaient connus des artisans en xylographie qui s’y procuraient le bois nécessaire à la gravure de divers documents, en particulier des récits. Ceux-ci circulaient essentiellement grâce à deux modes de reproduction, la xylographie et les manuscrits. (Les Coréens sont fiers d’avoir inventé l’imprimerie à caractères mobiles en alliage métallique dans la seconde moitié du XIVe siècle, bien avant Gutenberg, mais la technique était monopolisée par l’Etat qui la réservait à l’impression des classiques du confucianisme.) Ces modes de diffusion et l’absence de ce qu’on pourrait appeler des structures éditoriales favorisaient la profusion de versions pour chaque récit. Le plus ancien exemple gravé à Jeonju est une version de 1803 en chinois classique du Rêve de neuf nuages de Kim Man-jung (1637-1692) et on compte plus de cinquante versions d’une vingtaine de récits écrits en coréen imprimées entre 1823 et 1932. La particularité des versions de Jeonju réside dans leur longueur plus développée que pour celles de Séoul, autre pôle important de l’industrie du livre4.

Une table de xylographie reconstituée racontant L’Histoire de Shimcheong. Il reste aujourd’hui très peu de planches témoignant du rôle important de Jeonju dans le rayonnement des récits populaires.

En plus de l’abondance des matières premières, du savoir-faire – papier et gravure sur bois –, de la bonne santé économique et de l’existence d’une vie culturelle florissante, un autre facteur explique cette prolifération littéraire à Jeonju, à savoir le fait que c’est une région riche en histoires.

En effet, c’est dans la province du Jeolla que voit le jour vers la fin du XVIIe siècle le pansori, art de la scène spécifiquement coréen exécuté par une seule personne qui raconte, chante et joue alternativement, accompagnée d’un joueur de tambour qui lui marque les cadences. Le déclin des rites chamaniques dans lesquels le récit occupe une place importante et le développement des activités commerciales favorisent, à l’époque, l’apparition de saltimbanques professionnels et le pansori devient une attraction incontournable. Les textes plus ou moins longs transmis oralement finissent par être écrits et réécrits pour être lus en dehors de ces représentations éphémères et les manuscrits sont reproduits via la xylographie à mesure que la demande augmente. Bien qu’il acquière des titres de noblesse au fil des années en comptant parmi les amateurs des membres de la haute société, le pansori reste un art populaire, ce qui explique que les récits édités à Jeonju, du moins ceux qui sont influencés par le pansori, sont longs et agrémentés de détails drôles et pittoresques qui reflètent la verve de la classe populaire.

La conscience du peuple forgée à travers cette culture est sans doute un des éléments qui expliquent l’insurrection des paysans de 1894, déclenchée à Jeonju et dans ses environs et dirigée contre les fonctionnaires corrompus et les forces étrangères de plus en plus envahissantes. La romancière Choe Myeong-hui définissait l’esprit de Jeonju comme le « cœur d’une fleur », une sorte de détermination qui permet à une fleur de s’ouvrir en dépit d’un environnement défavorable.

On dit à propos de Jeonju que c’est une ville qui allie moet et mat. Le premier mot désigne un savoir-vivre marqué par le raffinement, le détachement et la recherche du plaisir, le deuxième la saveur. On peut constater partout à Jeonju un effort admirable pour faire vivre les traditions au lieu de les enfermer dans les musées. Les festivals sont nombreux et variés et même les sites ultra-touristiques comme le village des maisons traditionnelles restent très authentiques grâce aux activités artisanales qui s’y déroulent en permanence et qui sont connectées à la vie quotidienne des habitants. Quant à la saveur, la ville, située au cœur d’une plaine fertile et d’une riche région agricole, est fière de sa gastronomie, encore un domaine où on peut constater un mélange réussi de traditions populaires et de goûts sophistiqués qui se décline pour le plus grand plaisir du palais.












(1) « Chant du grand vent », Yves Hervouet (trad.), Anthologie de la poésie chinoise classique, Paul Demiéville (dir.), Paris : Gallimard, 1962, p. 72.
(2) Choe Myeong-hui, Honbul, Séoul : Hangilsa, 1996, vol. 8, p. 151.
(3) Victor Segalen, Paris : Editions de l’Herne, Cahiers de l’Herne, 1998, p. 217.
(4) Source : Yi Tae-yeong, « Constitution et exploitation d’une base de données d’une culture régionale traditionnelle – le cas des versions de Jeonju des récits coréens anciens », Minjok munhwa nonchong [Etudes de la culture coréenne], 30, 12/2004, p. 273-304.

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